Penser un peu plus, se divertir un peu moins

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L’enfant pose des questions, et souvent des questions essentielles : celles sur la mort arrivent par exemple dès trois ans. L’adolescence est également marquée par des interrogations souvent inquiètes sur le rapport à soi, le corps, l’avenir, la liberté, l’amitié ou l’amour. Tant de questionnements que nous semblons laisser de côté à l’âge adulte. Serait-ce parce que nous avons trouvé des réponses ? Certaines âmes sensibles seraient-elles davantage enclines à souffrir du tragique de la condition humaine ?

Quand le loisir devient un marché

700 000 à 800 000 téléspectateurs suivent “Les Marseillais” depuis 2012, “Touche pas à mon poste !” sur C8, dépasse régulièrement le million et demi de téléspectateurs. La télévision, les applications mobiles, proposent de plus en plus de programmes et de jeux destinés à passer le temps. Durant les Trente Glorieuses, les ménages se sont équipés de produits qui amélioraient leur confort et libéraient du temps. Si cette période de forte croissance a donc donné au travailleur le temps de consommer autre chose que ce qui est nécessaire à sa survie, ce temps est désormais très souvent “tué” sur les réseaux sociaux, devant la TV, ou sur un jeu mobile. Le temps a un intérêt économique et le loisir est devenu un marché. Ainsi, le divertissement se consomme comme on consomme une canette de soda.

“Les loisirs de l’animal laborans ne sont consacrés qu’à la consommation, et plus on lui laisse de temps, plus ses appétits deviennent exigeants, insatiables. Ces appétits peuvent devenir plus raffinés (…) : cela ne change pas le caractère de cette société, mais implique qu’éventuellement aucun objet du monde ne sera à l’abri de la consommation, de l’anéantissement par consommation.”

H.Arendt, Condition de l’homme moderne.

Certaines formes du tourisme ne sont-elles pas qu’une consommation de l’exotisme, de la culture ou du folklore ? Nous fabriquons également des objets destinés à être immédiatement consommés, l’industrie doit sans cesse fournir de nouveaux articles et la culture elle-même se détériore pour engendrer le loisir. Certes, les divertissements peuvent meubler le quotidien, mais ils ne sont jamais la source d’une joie profonde. Alors pourquoi se divertit-on ? 

Le divertissement comme réponse au vide

La volonté de se divertir est un comportement commun à tous les êtres humains. Ces formes de divertissement rappellent le divertissement que décrivaient les philosophes comme Pascal ou plus tard Heidegger. Le divertissement serait en fait une pratique d’esquive typiquement humaine. Nous chercherions à occulter ce que nous ne maîtrisons pas et ce qui nous effraye, c’est-à-dire le malheur de notre condition d’être mortel. Non pas occulter un deuil ou une souffrance sentimentale, mais ce malheur qui constitue notre existence même. Chez Heidegger[1], cet état où l’Homme est laissé vide est nommé l’ennui profond. Le divertissement et la quotidienneté constituent ainsi une réponse au vide et au caractère absurde de notre condition. Sans ce divertissement, il n’y a pas de joie. Et en effet, comment vivre en pensant continuellement à la vacuité de son existence ?

 “Ainsi, l’homme est si malheureux qu’il s’ennuierait même sans aucune cause d’ennui par l’état propre de sa complexion. Et il est si vain qu’étant plein de mille causes essentielles d’ennui, la moindre chose comme un billard et une balle qu’il pousse suffisent pour le divertir.”

 B. Pascal, Pensées, fragment 126.

Alors pourquoi continuer de penser si cela ne suscite qu’une forme de souffrance ? D’abord parce que certains humains ne peuvent stopper ces interrogations ; et surtout parce que cesser de penser, c’est laisser tomber l’idée d’une société juste et bonne, c’est ne pas avoir la possibilité de donner du sens à nos actions. Ainsi, même si le divertissement nous permet un bonheur éphémère en nous mettant en quête d’un bonheur standardisé, il ne nous laisse pas le temps de penser et de contempler.

L’importance de la réflexion

“C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal.”

H. Arendt, Les origines du totalitarisme, Tome 3 : Le système totalitaire.

Le défaut de pensée et de jugement conduit à l’obéissance à tout système normatif et à l’absence d’examen critique, c’est justement ce que montre Arendt dans Les Origines du totalitarisme. Penser, c’est aussi critiquer et donc rendre possible le changement. Par exemple, la société imaginée par Orwell dans 1984, met en place le Novlangue qui est une langue inventée par le Parti pour contrôler et sectionner la pensée en limitant le langage. Il imagine aussi une police de la pensée ou “thinkpol” afin de découvrir les crimes de pensée et les punir.

La société de consommation dans laquelle nous vivons prône le divertissement comme mode de vie permanent. Si celui-ci peut avoir une place dans la vie humaine, il faut travailler à ce qu’il ne remplace pas la pensée. Si le temps de loisir est devenu le temps de la consommation, à l’origine, le loisir est loisir de penser et non pas ce qui permet d’oublier. En grec, « loisir » se dit scholè, qui a donné le mot « école », lieu de la formation de l’esprit critique. On peut également opposer le divertissement à l’otium, le concept latin de loisir, qui, durant l’Antiquité, ne constitue pas une fuite hors de soi ou une agitation vaine qui nous permettrait d’échapper à notre misère, mais qui permet au contraire l’accomplissement de soi. L’homme de l’otium ne s’ennuie donc jamais, il prend le temps de penser et de s’accomplir.

Le divertissement masque donc le vide, mais empêche le questionnement métaphysique. Cherchons à remettre en avant l’interrogation philosophique, l’expérience intérieure et la construction de soi. Notre culture de masse repose davantage sur l’instant présent et le matérialisme primaire. Evidemment certains individus continuent de s’interroger, on les perçoit souvent comme des marginaux, des fous, ou une élite d’intellectuels. Il faut penser, mais il faut aussi et surtout une société qui redonnerait à tous les conditions qui rendent possible l’exercice de la pensée

A nous de changer.

Let’s Think !

Caroline Magnard 

caroline.magnard@ebg.net


[1] Notamment dans Etre et Temps.

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