La « social chienlit 2018 » ou l’anti-mai 1968

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En 1968, les manifestants manifestaient pour rien, mais ils ont tout obtenu ; en 2018 ils manifestent pour tout mais ils n’obtiendront rien.

C’est la chienlit, comme aurait dit le Général. Les gilets jaunes, les casseurs, les lycéens, les ambulanciers, les femmes qui se sentent harcelées, les retraités qui se considèrent victimes des arbitrages fiscaux, les paysans, les amis des animaux…. Toutes les catégories de la population se retrouvent dans un grand mouvement de protestation qui tourne au vinaigre et, face aux revendications multiples, le gouvernement et le Président de la République semblent impuissants.

Et leur silence témoigne davantage d’une incapacité à répondre aux revendications qu’à une manœuvre tactique, parce que la grande différence entre 1968 et 2018 c’est que plus rien n’est possible.

En 1968, les ouvriers avaient obtenu une augmentation de 30% de leurs salaires, alors mêmes qu’ils avaient pris le mouvement en route. Il y a cinquante ans, personne ne savait exactement pourquoi la France (et avec elle une grande partie du monde occidental) s’est retrouvée sens dessus dessous, y compris les manifestants dont les revendications étaient floues et pour partie empruntées au mouvement situationniste. Sous les pavés la plage, il est interdit d’interdire, l’imagination au pouvoir, élections piège à con…Rien de bien précis dans tout ça. Mais une chose est sure : ils ont tout obtenu : la consommation, la libération sexuelle, une remise en cause des rituels hiérarchiques, jusqu’à l’arrivée de la gauche au pouvoir treize ans plus tard.

En 2018, chacun sait pourquoi il manifeste, mais chacun apprendra très rapidement qu’il n’obtiendra rien. Parce que la France, et une bonne partie de l’Europe, sont piégées dans ce que les Anglosaxons appellent un « quandary », une situation où toutes les variables ont atteint leur butée.

L’étau, qui enserre la population française peut se résumer ainsi : d’un côté l’indispensable transition climatique et de l’autre le dilemme des finances publiques. Sur la transition climatique, il s’agit de consommer moins (et sans doute mieux) mais quantitativement moins, et cela ne saurait se négocier parce que c’est une affaire de baisse structurelle de l’utilisation de combustibles fossiles. Du point de vue des finances publiques, la France est coincée dans une équation absurde qu’elle laisse s’aggraver depuis 40 ans, puisque l’Etat et les collectivités territoriales dépensent 8 points de PIB de plus qu’ils ne récoltent en impôts malgré un taux de prélèvements obligatoires (48%) qui est le plus élevé du monde. Quant au déficit du budget de l’Etat, rapporté au budget lui-même (et non au PIB), il est de 21,86%.

Les grandes entreprises de service public (EDF, SNCF, La Poste…) sont également surendettées, alors mêmes qu’elles doivent faire face à une période de très gros investissements (réseau ferré, matériels roulants, démantèlement des centrales nucléaires, investissement dans les renouvelables…). Or, ces entreprises font partie de la dette publique au sens de Maastricht.

Et c’est la leçon de cette crise : nous ne sommes pas là pour partager les richesses, mais pour répartir la décroissance. Quels que soient les mécontentements, quelles que soient les violences, la transition climatique et énergétique, c’est d’abord un renoncement aux standards de vie. L’automobile ? Il faudra y renoncer pour les usages non obligatoires, le chassé-croisé des vacances avec ses millions de voitures coincées aux péages (et qui polluent), c’est terminé. La retraite ? Ce sera une retraite de subsistance, non une nouvelle période de vie avec des voyages autour du monde. Et il faudra bientôt renoncer à d’autres consommations plus nécessaires encore, parce que le déséquilibre de 48% de prélèvements obligatoires contre 56% de dépenses publiques devra être résorbé. D’autant que j’allais oublier : nous avons également 2.300 milliards d’Euros de dette.

Tout ceci doit être expliqué par le gouvernement et un système d’information et de participation doit être mis en place sur les médias digitaux. Chacun doit avoir conscience que nous avons vécu au-dessus de nos moyens à la fois du point de vue financier et environnemental. Et plutôt que de laisser la violence se déchaîner, utilisons nos énergies pour débattre et pour décider.

Une chose est sûre : la transition est d’abord une mutation des modes de vie. Désormais, nous allons devoir penser qualitatif parce que le quantitatif c’est terminé. Mais rassurons-nous, une fois résorbé les déséquilibres, nous nous allons passer du trop-plein au mieux. Ce qui n’est pas si mal.

Pierre Reboul

Pierre.reboul@causamundi.com

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