Les prédateurs sont-ils des sal–pards ?

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Cat playing with little gerbil mouse on the table. Russia.

On peut s’interroger à quel moment un animal s’est rendu compte qu’il pouvait manger son voisin plutôt que se nourrir d’herbes.

La prédation est générale et concerne des animaux de toutes catégories et de toutes tailles, des protozoaires jusqu’au cachalot, le plus gros prédateur actuel, si bien qu’il est difficile de déterminer dans quelles conditions elle est apparue et qui furent les premiers prédateurs. Ajoutons à cela que de nombreux animaux ont un régime mixte et que certaines espèces sont passées du statut d’herbivore à celui de carnivore, et vice versa, ce qui évoque un certain opportunisme évolutif ; Sur les 40,000 espèces d’araignées répertoriées, il existe ainsi une seule espèce herbivore[1], un cas unique en son genre, mais c’est déjà ça.

Se nourrir de viande, c’est donc d’abord se nourrir d’une ressource disponible, et si la viande est inerte, c’est encore plus aisé, puisqu’il n’y a pas à s’emparer d’une proie qui peut fuir ou se défendre. La plupart des prédateurs sont également des charognards.

Pour dire les choses simplement, on mange ce qui est disponible et à notre portée, et l’évolution tend ensuite à spécialiser l’anatomie et les comportements en fonction du régime, avec parfois une coévolution entre proie et prédateur, notamment dans le cas de prédateurs spécialisés (par exemple des serpents opiophages, tel Lampropeltis, qui se nourrissent d’autres serpents, dont des vipères, et qui sont devenus immunisés à leur venin). Certaines plantes sont aussi prédatrices et nombreux sont les prédateurs, qui sont eux-mêmes des proies, victimes de prédateurs supérieurs.

Il n’y a donc à priori rien d’immoral dans la prédation, même au sein d’une même espèce. Nous avons affaire à un échange d’énergie, la Terre reçoit son énergie en majeure partie du Soleil, cette énergie est transformée en matière organique par les plantes (photosynthèse), les animaux se nourrissent des plantes (premier échange énergétique), les prédateurs se nourrissent des herbivores (second échange énergétique) et les prédateurs supérieurs se nourrissent des herbivores et des autres prédateurs (troisième échange énergétique). Tout ceci crée la vie, qui est donc une expression de la transformation de l’énergie solaire en d’autres formes d’énergies (la chasse, la fuite, la recherche de charogne).

La prédation devient pour nous immorale, quand nous observons des organismes complexes (plus complexes que des protozoaires) s’affronter, et cela commence par les arthropodes (insectes, arachnides, crustacés). La série documentaire Monster Bug Wars[2], disponible sur Youtube, montre l’affrontement de nombreuses espèces prédatrices de petite taille, essentiellement des insectes et des arachnides des forêts humides, en insistant sur « l’armement » que l’Evolution leur a permis d’acquérir au fil des générations. Et effectivement, le spectateur assiste au combat de de petits monstres dignes des pires films d’horreur, les uns disposant de pinces, de chélicères, de dars à venin, les autres étouffant leurs proies ou les dévorant vivantes en les maintenant immobiles au moyen de leurs pattes ravisseuses. Cette spécialisation des prédateurs (qui cessent donc d’être opportunistes), et cette transformation permanente des espèces évoque naturellement la course aux armements, que nous pensions propre aux guerres humaines.

Dès lors, ce n’est pas uniquement la prédation entre espèces de grande taille, à la psychologie complexe, qui déclenche une interprétation morale de l’acte de prédation (e.g des loups attaquant une biche), c’est également la course aux armements et les raffinements tactiques, qui transforment l’anatomie et le comportement des espèces ; et cela inclut des espèces ne mesurant que quelques centimètres, voire moins. L’échange d’énergie que nous avions précédemment mentionné comme une interprétation purement « chimique » de la prédation devient alors une expression du mal, et pour revenir à notre propos initial : de la violence à l’état pur.

Mais l’Evolution se soucie-t-elle du bien et du mal ? A-t-elle une opinion sur la mort de Bambi et la douleur que peut ressentir son faon ou celle des millions de spectateurs qui ont assisté au dessin animé de Walt Disney ?

L’Evolution est une « logique », ce n’est pas une mécanique, ni une expression de la physique, elle ne se met pas en équations et l’humanité a mis des centaines de milliers d’années à la comprendre. Nous dédirons un article et une conférence à l’Evolution et à la sélection naturelle, puisque l’ouvrage fondateur de Charles Darwin s’intitule « De l’Evolution des Espèces au moyen de la sélection naturelle » (1859). Parce que le moteur de l’Evolution c’est bien la compétition ; l’inadaptation implique la disparition (y compris des prédateurs, dans le cadre de prédateurs spécialisés qui s’éteignent avec leur proie).

Mais ça c’est au niveau des espèces. Au niveau des individus, un homme sensible restera choqué de devoir vivre dans un monde où les animaux doivent se nourrir du corps des autres pour survivre. Il se moquera des échanges d’énergie ou de la coévolution entre prédateurs et proies (la guerre aux armements), il ne verra qu’une violence généralisée, une bellum omnium contre omnes qui, avec la reproduction, est l’expression même de la vie. La vie, c’est la violence et la violence est une manifestation de l’énergie.

Causa Mundi organise une conférence sur un sujet connexe :

Evolution :la Vie a-t-elle un sens (une direction) ?
La Prédation, simplement un échange d’énergie ?
Mercredi 11 Avril 2019, 19H00-20H30

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Nota : les considérations sur l’énergie et la prédation nous conduiront également à poser deux questions :

1- Comment l’énergie se manifeste-t-elle ? La prédation est à la fois un échange et une consommation d’énergie (la course, la fuite, l’affrontement), avec comme objectif final pour le prédateur de retirer davantage d’énergie de sa proie qu’il n’en a dépensée dans la chasse. Mais en réalité, tout évènement est une expression de l’énergie, et l’énergie se manifeste essentiellement (voire uniquement) par des évènements : la rotation des pales d’une éolienne, le déplacement des banlieusards pour se rendre à leur travail, la dérive des continents, l’explosion d’une supernova ou simplement se gratter l’oreille. Or, la physique n’a donné aucun statut aux évènements. Le physicien Richard Feynman considérait que le domaine de la physique concernait exclusivement ce qui peut se mettre en équations. Et l’énergie est effectivement un grand domaine de la physique, mais ses manifestations c’est-à-dire les évènements, lui échappent entièrement. Nous nous efforcerons de donner un statut physique aux évènements et nous essaierons d‘ajouter les évènements à la fameuse équation E=MC2, qui a démontré l’équivalence entre matière et énergie.

2- Nous nous poserons également la question de la confusion des notions de réel et de possible, puisque n’existe que ce qui est possible, et qu’avec une logique telle que la sélection naturelle, rien de possible ne peut ne pas exister. Pour le dire différemment, la sélection naturelle est une loi d’airain (elle n’est pas la seule), qui rend impossible un possible théorique qui n’existe pas aujourd’hui et maintenant. Mais ça aussi, c’est pour plus tard.


[1] Bagheera kiplingi est une espèce d’araignées aranéomorphes de la famille des Salticidae. Elle se nourrit de corps beltiens, excroissances sucrées et protéinées produites au bout des feuilles de certaines espèces d’Acacia

[2] Beyond Television Productions, distribué par Science Channel, de nombreux épisodes sont disponibles sur Youtube.

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