La vie est-elle le règne de la violence ?

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« Partout où il y a des êtres vivants, la guerre est permanente », Cochise, entretiens avec Tom Jeffords.

L’homme est-il un loup pour l’homme ?

Tout l’histoire humaine est l’histoire des guerres ; des guerres entre nations, entre clans, entre partis pendant les guerres civiles, entre individus, entre religions. Et ça commence très tôt, de nombreux sites paléolithiques montrent des traces de violence, essentiellement du cannibalisme.

Pour trouver des traces d’affrontement organisés, il faut des sociétés, et donc attendre le Néolithique ; avant on s’entretue au petit bonheur la chance, quand on se croise et cela produit peu de vestiges qu’on puisse interpréter.

Marylène Patou-Mathis, directrice de recherche au CNRS et vice-présidente du conseil scientifique du Muséum national d’histoire naturelle, est l’auteur d’un ouvrage intitulé Préhistoire, de la Violence et de la Guerre (Ed. Odile Jacob), dont la thèse principale fait de la création des sociétés agricoles la mère de la violence organisée.

En Europe, notamment, l’effondrement de la civilisation dite Rubanée (ou Danubienne) provoque une période de grande violence, dont le site d’Herxheim en Allemagne du sud montre un exemple particulièrement étudié. Sur ce site, 500 restes humains ont été découverts, montrant des marques explicites de mort par violence et de cannibalisme. La période historique correspondant à la culture rubanée s’étend de -5,500 à -4,500, elle a vu s’installer une population originaire du proche Orient, qui a dominé les populations antérieures de chasseurs-cueilleurs sur une grande partie de l’Europe. La fin de la période rubanée correspond à une crise majeure, qui a permis d’identifier un des premiers exemples de violence systématique, ayant laissé des traces archéologiques indéniables,[1] puisque le groupe de Rubanés (devenus cannibales) chassait les chasseurs cueilleurs et pouvaient parcourir jusqu’à 400Km pour trouver leurs proies.

Du point de vue de l’histoire de la pensée, on ne peut ici faire l’économie de l’opposition entre Rousseau et Hobbes. D’un côté Rousseau propose un homme né bon (le fameux « Homme à l’état de nature » décrit dans Du Contrat social et le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes), qui est rendu violent par la société, et de l’autre Hobbes fait de l’Homme « un loup pour l’homme ». Selon Hobbes, la fonction de l’Etat, et donc de la société, est de réduire et de canaliser cette violence ; sans Etat, la violence règnerait partout et nous serions dans une guerre de chacun contre tous (le fameux « Bellum omnium contra omnes », tiré de son œuvre principale Léviathan[2] ou Matière, forme et puissance de l’État chrétien et civil, 1651).

Que la violence soit innée ou qu’elle soit provoquée par l’apparition de sociétés en concurrence pour des ressources ou des territoires, elle a accompagné toute l’histoire humaine.

Nous n’allons pas nous appesantir sur toutes les batailles, les massacres ou les tortures, nous n’en citerons que deux : le sanctuaire de Ribemont-sur-Ancre et la bataille de Towton pendant la Guerre des deux roses.

Le sanctuaire de Ribemont sur Ancre a été découvert en 1962 par l’archéologue Roger Agache à la suite de prospections aériennes, c’est un site gaulois datant du IIIème siècle avant notre ère, qui présente un trophée, c’est-à-dire un ossuaire contenant les restes de plus de 700 combattants issus de tribus armoricaines, qui avaient été vaincues par les Belges, lesquels venaient tout juste de s’installer dans la région. La présentation des ossements est ritualisée, les corps sont décapités et étendus à la verticale (on n’a pas trouvé de crânes qui, dans la tradition guerrière celte, sont souvent conservés comme trophées personnels). Les cadavres les plus jeunes correspondent à des individus âgés de 11 ans. Les Armoricains avaient donc monté une expédition militaire dans l’objectif de chasser les Belges, ils avaient emmené avec eux leurs jeunes garçons à partir de 11 ans (bel âge pour mourir à la guerre), mais c’est eux qui ont été vaincus.

La bataille de Towton[3] a lieu au cours de la guerre des Deux Roses le 29 mars 1461 au sud-ouest d’York. C’est la plus sanglante bataille à avoir jamais été livrée sur le sol anglais ainsi que la journée la plus meurtrière de toute l’histoire de l’Angleterre, elle mit en présence 50,000 soldats dont 28,000 périrent sur le champ de bataille. Comment 50,000 hommes d’une même nation peuvent-ils décider de s’affronter à l’arme blanche ?

Comment peut-on ? C’est la question que nous ne pouvons comprendre. Dans une société comme la nôtre, qui a banni la violence et en a fait un simple vestige de l’histoire, un souvenir désagréable des temps barbares, on ne peut plus comprendre que des hommes s’entretuent volontairement, en ayant fixé le lieu et le moment, et avec les moyens de leur époque.

La question du rituel guerrier mérite ici d’être posée. Comme dans les cas de cannibalisme, dont les traces sont nombreuses sur les sites paléolithiques, la guerre est un acte ritualisé. Pour le cannibalisme, on peut se demander dans quelle mesure l’acte de manger de la chair humaine correspond à la réalisation du rituel ou si le rituel constitue en réalité le paravent d’une simple prédation (le rituel habille l’acte et le rend moralement plus acceptable). Dans la guerre, l’objectif est clair ; il s’agit de conquérir des territoires ou des richesses ou de punir un ennemi, et le rituel rend la violence supportable. S’ils veulent dormir la nuit et poursuivre leur vie quotidienne, les guerriers doivent sacraliser la violence qu’ils ont subie et à laquelle ils ont participé.

A mesure que les civilisations se sont construites, à partir de l’âge de bronze, la guerre est ainsi devenue un acte culturel, qui peut occuper une place plus ou moins importante en fonction des périodes et des cultures.

Enfant, j’ai dû faire un exposé sur la vie d’Alexandre de Macédoine, et j’ai été stupéfié par son choix de partir conquérir la Perse, avec toutes les contraintes et la dureté que cela impliquait. Pendant 13 ans, Alexandre ne connaîtra que la guerre, alors qu’il aurait pu vivre une vie agréable au bord de la mer Egée, profitant du soleil et de son statut de Roi. Au lieu de cela, il préféra mener une vie d’enfer et il convainc 40,000 de ses sujets, et toute la noblesse macédonienne, de l’accompagner dans une aventure supposément glorieuse. Ces hommes n’étaient-ils donc pas amoureux de leur femme ?

Un homme né dans les trente glorieuses ne peut pas comprendre Alexandre. Le bonheur[4] est une invention récente, les générations qui se sont succédés jusqu’à la l’apparition du libéralisme, de l’individualisme et des droits de l’Homme – pour faire simple la Révolution française[5] – n’ont pas poursuivi le bonheur[6] comme but ultime de leur vie. Comme pour son héro Achille, l’objectif de vie d’Alexandre était la gloire, il a préféré une vie courte et glorieuse à une vie longue mais sans éclat (une vie heureuse est donc une vie sans éclat).

Nous ne pouvons plus comprendre Alexandre ou Jules César, comme nous ne pouvons plus comprendre les Spartiates ou les hommes qui ont participé à la Guerre des deux roses. La société moderne a banni la violence, et la guerre ne fait plus partie des évènements possibles, du moins sur notre territoire. La société de consommation a transféré la compétition guerrière dans le domaine économique, on se bat à coup de PIB et de parts de marché. L’idéologie des droits de l’homme a fait de l’individu le socle de toute préoccupation politique, on protège les migrants, quand César tuait 40,000 Helvètes qui cherchaient précisément à migrer vers des terres meilleures. Nous prenons en considération les droits des animaux et nous demandons s’il est bien légitime de les tuer pour s’en nourrir. Dans notre système (ou notre référentiel), la vie est devenue sacrée et seule la mort naturelle, repoussée le plus loin possible dans le temps, et dont nous n’avons pu à ce jour éradiquer la perspective, reste socialement acceptable. Et encore, le transhumanisme nous promet qu’elle sera un jour vaincue, en remplaçant notre corps par un assemblage de pièces détachées. Ainsi le drame de ceux qui sont nés quand tout va bien est de rechercher la perfection, de penser que la promesse du paradis est accessible ici et maintenant et que tout autre perspective est purement et simplement inacceptable.

Cette domination de la violence dans notre histoire pose deux questions essentielles et très concrètes : peut-on être heureux aujourd’hui (ou chercher à l’être) en étant les héritiers de cette violence (le passé peut-il s’oublier ? Peut-on être heureux après Auschwitz ? Après Verdun ou Stalingrad ?) et peut-on espérer qu’elle ne reviendra pas dans un avenir proche ? Lorsque nous serons 11 milliards et que le climat aura pris 3°C, allons-nous gérer les migrations et la compétition pour les ressources rares avec la même candeur, qui nous fait ouvrir nos ports aux bateaux humanitaires ?



[1] Les personnes intéressées pourront consulter le documentaire réalisé par Arte sur Dailymotion : https://www.dailymotion.com/video/x4ima5n

[2] Selon la Bible, le Leviathan est un monstre constitué d’une multitude d’hommes

[3] Un documentaire remarquable sur la bataille de Twoton est disponible sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=jvvhtIx2DRc&t=4s

[4] On pourrait objecter que l’Eudémonisme est une doctrine philosophique déjà présente dans la Grèce classique, et qu’il pose comme principe que le bonheur est le but de la vie humaine. Sauf que ce bonheur n’est pas le bonheur familial tel que nous le concevons, il s’agit d’un bonheur qui se réalise par le respect des lois et la poursuite d’un certain idéal de vie moral et civique.

[5] « Que l’Europe apprenne que vous ne voulez plus un malheureux, ni un oppresseur sur le territoire français, que cet exemple fructifie sur la terre, qu’il y propage l’amour des vertus et le bonheur ! le bonheur est une idée neuve en Europe » – Saint-Just, discours devant la Convention, 3 mars 1794.

[6]

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