L’Univers cessera-t-il d’exister lorsque je ne serai plus là pour le voir ? La réponse est non.

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La conscience est le fruit de l’Evolution, elle est la conséquence du monde et non pas sa cause.

Le fonctionnement de la pensée, de l’intelligence et du rapport au réel furent des préoccupations majeures des philosophes des XVII et XVIIIème siècles, nous citerons Descartes bien entendu, Hume, Kant et surtout John Locke qui, en 1689, publie son « Essay concerning the Human Understanding ». Cet ouvrage a eu un retentissement remarquable et a fortement influencé tous ceux qui, par la suite, se poseront mille questions sur l’expérience, la pensée, les sentiments, la causalité et toutes sortes de notions sur lesquelles ils construiront des théories complexes, qui sont la base de la philosophie moderne telle qu’elle est enseignée dans les universités.

Nous n’allons pas nous appesantir sur les idées et les concepts développés par les penseurs des siècles passés, pour deux raisons : d’abord parce que les manuels de philo son innombrables et facilement accessibles, ensuite parce que nous avons décidé de penser par nous-mêmes à partir de constats simples inspirés par le bon sens.

La première question que nous allons nous poser est celle de la limite (éventuelle) de l’esprit humain.

Notre intelligence est-elle intrinsèquement limitée ?

Au début est la conscience ; selon les mots de Descartes, nous pensons donc nous sommes (notez qu’on pourrait tout aussi bien affirmer l’inverse). La conscience, et notamment la conscience de soi, est la première caractéristique de notre statut d’être humain (d’individu). Mais la notion de conscience est-elle synonyme d’intelligence ? Si nous sommes conscients, pouvons-nous comprendre toute la réalité qui nous entoure, simplement en apprenant, en travaillant, bref en pensant. Conscience, pensée, intelligence… Voila des notions bien proches.

Si je suis conscient, le suis-je à 100% ? Est-on soit conscient, soit inconscient (par exemple, dans son sommeil ou dans la mort), sans qu’il n’y ait d’états intermédiaires entre les deux ? La réponse est non bien entendu, un neurologue expliquera qu’il existe des états altérés de la conscience, les personnes malades d’Alzheimer, à un stade précoce, ont une conscience altérée, qui leur permet de comprendre une partie de la réalité mais pas toute la réalité. Un enfant possède un état de conscience qui ne lui permet pas de comprendre tout ce que peut comprendre un adulte et, pour finir, nous avons entre adultes en bonne santé des états de conscience inégaux. Il y a aussi tout ce qui existe, peut exister, mais dont nous ne sommes pas conscients. Sur les milliards de planètes habitables, qui abritent peut-être la vie, se passent des choses dont nous ne sommes pas conscients. La conscience humaine est donc une notion essentiellement relative, qui associe à la fois la pensée et les informations dont nous disposons (dont nous sommes conscients).

Qu’en est-il de l’intelligence ? Si on veut distinguer conscience et intelligence, on considèrera que la première est le fait de penser et la seconde celui de chercher à comprendre. La conscience prend la réalité telle qu’elle est, elle perçoit les objets, analyse les faits, intègre l’expérience mais dans l’objectif d’une action immédiate. Nous faisons bouillir du lait, nous donc sommes conscients que la plaque électrique est très chaude, mais aussi que nos enfants dorment à l’étage supérieur, que l’automobile est au garage et qu’à 8H00 il faudra partir au bureau. Cela, nous en sommes conscients, mais nous ne produisons aucun effort de compréhension ; la conscience est l’interface de traitement d’une intelligence immédiatement utile. Pratiquement, être conscient de soi évite de poser les doigts sur la plaque de cuisson.

Les animaux équipés de cette même interface (un système nerveux central) sont donc eux-mêmes, également, tous conscients, non seulement les bonobos, les chiens et les éléphants, mais également les insectes. Sont-ils conscients d’eux-mêmes ? Oui, tous, et ils sont également tous conscients de la mort, même si aucun d’eux n’a de théorie de survie de l’âme. Il suffit de plonger un chat[1] (ou une souris ou une araignée) dans une piscine pour se rendre compte qu’il a conscience de la mort.

L’intelligence, qui consiste à analyser une situation et à essayer de comprendre, est une propriété de la conscience. Là encore, les animaux possèdent une forme d’intelligence, plus ou moins développée selon les espèces, qui est de même nature que la nôtre. Un léopard qui participe (involontairement) à un safari comprend très vite à quoi sert un fusil, la femelle éléphant qui dirige le troupeau analyse la situation pour trouver le point d’eau le plus proche, et les chimpanzés[2] établissent des tactiques dans le cadre des guerres qu’ils se livrent, et qui sont de vraies guerres.

Les animaux pensent donc et leurs capacités (leur intelligence) sont évidemment inégales. Si on place de la nourriture à distance derrière un grillage, une poule passera la tête et mourra de faim, alors qu’un chien fera le tour du grillage. Mais qu’en est-il de l’homme ? L’homo sapiens, qui n’est donc pas, comme nous venons de le voir, la seule créature à penser, possède-t-il une intelligence, qui lui permet de tout comprendre de la réalité ?

Pour reprendre l’exemple de la poule, ceux qui ont vu le film d’animation Chicken Run, ont compris que dans le poulailler, les gallinacés n’ont pas conscience qu’on les nourrit pour les manger. Ils vivent dans leur système, où la seule chose qui compte est la hiérarchie entre les poules, et la bouffe qui arrive à 7H00. Qui nous dit que la Terre n’est pas un poulailler ? Nous n’en savons rien, et nous pourrions bien être nous-mêmes les poules d’un monde supérieur.

L’agnostique est celui qui pense que l’esprit humain ne peut accéder à l’absolu, parce que sa capacité à comprendre le réel est intrinsèquement limitée. On a récemment restreint cette notion à la religion, en faisant de l’agnosticisme un synonyme de l’athéisme. C’est une réduction arbitraire du concept, qui embrasse toute la réalité, dont effectivement dieu, dont on ne peut dire s’il existe ou n’existe pas parce que dieu n’appartient pas au réel observable. L’agnostique élargit la parabole de la poule et du chien à l’homme, et il constate qu’il n’y a aucune raison pour que notre espèce soit équipée d’un état de conscience absolue alors que les autres, qui sont issues du même processus évolutif et avec lesquelles nous partageons des ancêtres communs, ne le soient pas. L’intelligence humaine est donc limitée, ce qui ne signifie pas qu’il faille abandonner ses efforts de compréhension de ce qui nous échappe, du type : «nous ne comprendrons jamais la matière noire, laissons tomber ».

Nous proposons d’ailleurs au lecteur de proposer un test simple (une expérience), qui permettrait de démontrer le caractère fini de l’intelligence humaine, un peu comme le pendule de Foucault démontre de façon simple, mais incontestable, la rotation de la Terre. Pourquoi chercher à démontrer le caractère fini et non l’absence de limites de l’intelligence humaine ? Parce que démontrer l’infini est, sinon impossible, du moins très compliqué, alors qu’un test simple pourrait prouver que l’ensemble de la réalité ne nous est pas accessible.

La conscience, et donc l’intelligence, évolue avec le temps. Le développement psychologique des individus, le passage à l’âge adulte, l’expérience, la maturité font de nous des êtres différents de ce que nous étions dans le passé. Certains d’entre nous, parvenus à l’âge d’homme, ne supporteraient pas celui qu’ils étaient dans leur jeunesse. Quand on plonge dans ses souvenirs, on peut se demander pourquoi nous avons été si bêtes, pourquoi nous avons réagi de telle façon, pourquoi nous n’avons pas saisi telle ou telle opportunité. Nous ne nous comprenons pas parce que nous sommes devenus quelqu’un d’autre. Et puisque nous acceptons d’avoir des capacités de compréhension différentes en fonction des périodes de nos vies, nous devons considérer que l’intelligence est un concept essentiellement relatif, qui ne connaît pas d’absolu.

Nous sommes des êtres conjoncturels

Toute naissance est un évènement extraordinaire. Nous apparaissons sur la Terre parce que nos ancêtres sont tous issus d’une lignée d’individus ayant eu la chance de se reproduire avant de mourir, depuis l’apparition de la vie. Et ceci est tout à fait exceptionnel, sur les 10.000 œufs que pond une grenouille, combien parviendront à l’âge de la production ? Cette exceptionnalité nous flatte, mais notre orgueil retombe aussitôt lorsque nous prenons conscience de notre destin est borné dans le temps et dans l’espace : il s’agit de vivre ici et maintenant, et rien d’autre.

Nous avons en effet été conçus par l’Evolution pour vivre dans un contexte précis : notre corps est adapté aux conditions du moment (composition de l’atmosphère, disponibilité en eau, température moyenne, pression des prédateurs, résistance aux germes) et aux conditions plus stables telles que la masse de la Terre et sa distance au Soleil. Si la Terre faisait deux ou une fois et demi sa taille et sa masse, nous serions plaqués sur le sol par la gravité.

Non seulement notre corps est adapté à ces conditions, mais notre intelligence a également été conçue par l’Evolution dans les circonstances qui sont celle de la Terre depuis 40.000 ans, et cette intelligence est adaptée pour comprendre ce qui existe autour d’elle et non ce qui n’existe pas ou pourrait exister. Ce qui existait avant le Big Bang ne nous est pas accessible parce que l’avant Big Bang n’appartient pas à notre environnement proche. Nous ne pouvons pas davantage imaginer des mondes ou des concepts qui n’existent pas, parce que notre intelligence n’a pas été conçue pour ça. Ainsi, lorsque des auteurs de science-fiction imaginent des mondes nouveaux, ils utilisent toujours ce qui existe déjà dans le nôtre.

Nous sommes donc essentiellement conjoncturels et c’est également la raison pour laquelle nous mourons, pour permettre à l’espèce d’évoluer et de s’adapter aux nouvelles conditions du moment suivant. Chacun de nous meurt pour assurer la plasticité de l’espèce humaine.

Nous pouvons en tirer deux conséquences :

  • L’idée d’aller vivre sur une planète lointaine pour y poursuivre l’aventure humaine se heurte à de très nombreux problèmes, mais celui de la conformation de cette planète en tous points à la Terre est sans doute le plus important (puisque nous ne pouvons vivre que sur Terre aux conditions actuelles).
  • Si nous possédons une âme, à quoi est-elle adaptée ? La question de l’âme est celle de la survie de la conscience ; l’âme est donc un concept proche de celui de la conscience et de l’intelligence, auquel on ajoute un côté affectif (et religieux). Outre qu’elle repose sur l’activité cérébrale, l’âme est donc elle aussi adaptée à la vie terrestre aux conditions du moment, si les conditions avaient été différentes, notre âme (notre conscience) aurait été différente, et ce ne serait pas nous. La survie de l’âme ne peut donc se faire que sur Terre, en vivant tel que nous sommes le plus longtemps possible et encore, avec l’âge, notre conscience, et donc également notre âme, s’altèrent. D’ailleurs quelle âme veut-on sauver, notre âme d’enfant, notre âme d’adulte ou celle de l’homme mature, puisque nous sommes différents au travers des âges ?

Qu’est-ce que penser ?

Dans les développements précédents, nous avons vu que l’intelligence humaine a été conçue par l’Evolution pour comprendre ce qui est dans son environnement immédiat. Elle n’a pas été conçue pour appréhender ce qui n’existe pas, ni ce qui pourrait exister mais n’aurait pas de réalité dans notre univers perceptible. Aussi, la pensée humaine fonctionne-t-elle essentiellement, sinon uniquement, par analogies. Lorsque nous cherchons à comprendre une situation, nous comparons ce que nous voyons avec ce que nous savons, c’est-à-dire à ce que notre expérience passée nous a appris.

Ainsi, lorsqu’un auteur de science-fiction crée un nouvel univers, il reprend ce qui existe déjà dans le nôtre, en recomposant les éléments constitutifs de notre réalité : tel extraterrestre aura quatre pattes, tel autre sera en trois individus, la planète n’aura pas d’atmosphère ou cette atmosphère abritera des êtres sous forme gazeuse. Or, dans tout cela, il n’y a rien de nouveau qui n’existe déjà dans notre propre univers. Dans « Le Nuage Noir[3] », l’astrophysicien Fred Hoyle imagine un immense nuage de gaz qui se déplacerait dans l’espace, ce nuage est un être vivant et il vient s’interposer entre le Soleil et la Terre. Mais là encore, un nuage, du gaz, des êtres vivants, cela existe, Fred Hoyle n’a rien inventé.

La réalité est que l’intelligence humaine ne peut rien inventer en dehors de ce qu’elle connait déjà ; c’est une limite fondamentale de notre conscience et c’est une limite physique. D’ailleurs, nous mettons le lecteur au défi de créer un concept entièrement inédit, que les mots ne pourraient décrire (puisqu’il est inédit), et qui ne reprendrait aucun élément de ce qui existe déjà, et qu’il pourrait nommer.

Nous n’avons d’ailleurs donné de nom qu’à ce que nous connaissons et, si nous cherchons à décrire une « chose » entièrement nouvelle, nous utilisons des mots que nous connaissons et donc procédons (encore) par analogies.

D’ailleurs en physique, lorsqu’un scientifique essaie d’expliquer une réalité à un non-physicien, il utilise des images, des paraboles. Si la physique quantique heurte à ce point l’esprit (on dit qu’elle n’est pas « intuitive »), c’est parce que notre esprit essaie de faire des comparaisons avec ce qu’il connait déjà. On parle alors de « non-localité » à propos de particules intriquées, qui semblent communiquer entre elles immédiatement alors qu’elles sont très éloignées (donc plus rapidement que la lumière), parce que le concept de localité, on sait ce que c’est. Nous sommes incapables de donner à ce phénomène de l’intrication une explication autre que la suppression de la localité où une communication immédiate entre les particules.

Nous poserons également la question de la nature des mathématiques. Si nous sommes incapables d’imaginer des « choses » qui n’existent pas déjà dans notre environnement perceptible, la physique avec le support des mathématiques nous donne accès à des objets qui se situent au-delà (ou en deçà). Par exemple le neutrino, la matière noire ou la physique quantique. Dans ce cas de figure, nous devons distinguer les mathématiques, qui permettent effectivement de poursuivre la logique de l’observable au-delà de ce qui est observable, de l’interprétation des équations : où se trouve cette matière noire ? Pourquoi deux particules interagissent entre elles plus vite que la vitesse de la lumière ? Pourquoi en physique quantique, l’observation modifie-t-elle le réel ? Nous constatons des résultats mathématiques, mais les nouveaux objets qu’ils décrivent heurtent le bon sens, nous ne les comprenons pas. Pourquoi ne comprenons-nous pas ce que nous disent les équations et pourquoi sommes-nous réduits à utiliser des analogies ? Parce que l’Evolution ne nous a pas conçus pour les comprendre, nous sommes essentiellement contingents[4] (la physique quantique ne fait pas partie de l’environnement dans lequel l’intelligence humaine s’est constituée et auquel elle est adaptée).

En conclusion, la conscience et l’intelligence sont le fruit de l’Evolution telle qu’elle s’est déroulée sur la Terre, et ni l’une ni l’autre n’ont vocation à exister en dehors de la Terre. A notre mort, c’est un élément terrestre qui se disloque parce que l’Evolution l’a voulu ainsi, elle nous a fait mortels.

Sur le même sujet, une conférence qui s’annonce passionnante :

L’Intelligence Humaine est-elle intrinsèquement limitée ?
Mercredi 16 janvier 2019, 19H00 – 20H30


[1] Il existe plusieurs vidéos sur Youtube montrant la réaction d’animaux face à un miroir disposé dans la jungle ou la savane. Et, puisque nous parlons de chat : https://www.youtube.com/watch?v=vBNMo4YCKl0

[2] On lira avec intérêts les nombreux articles rédigés sur la guerre des chimpanzés de Gombe, qui a été décrite (et vécue) par la primatologue Jane Goodall.

[3] The Black Cloud, Fred Hoyle, 1957

[4] Ce qui ne signifie pas qu’il faille laisser tomber.

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