L’Univers cessera-t-il d’exister lorsque je ne serai plus là pour le voir ? La réponse est oui.

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« Ni le Soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face » – Héraclite
Mais pour regarder le Soleil, encore faut-il que je sois vivant.

C’est une question fort ancienne que de chercher à déterminer si ma mort physique entraînera la disparition du monde dans lequel je vis et qui (accessoirement) m’a créé. On a longtemps opposé les philosophies spiritualistes, qui mettent l’âme et/ou l’esprit au cœur de l’existence, et les philosophies matérialistes, qui s’intéressent à ce qui existe manifestement, en dehors de la pensée (et des sens) de l’observateur.

Nous n’allons pas dresser la liste des philosophes de l’une et de l’autre des catégories et analyser leurs idées, nous nous contenterons de penser par nous-mêmes, en termes simples, et nous efforcerons d’apporter une réponse.

Le Monde et l’Univers existent-ils ?

Si on regarde les choses simplement, on ne peut que constater que nous sommes chacun de nous – puisque la question posée est essentiellement individualiste (on n’est pas certain à 100% que les autres existent) – une production du monde dans lequel nous sommes nés. Nous sommes apparus à une date précise, nous appartenons à une espèce déterminée et nous sommes le fruit de 3.6 milliards d’années d’évolution. Donc, par définition, le monde et l’univers existaient avant nous et il n’y a aucune raison qu’ils ne poursuivent leur existence après notre mort.

Malheureusement, cette réponse est insuffisante. Parce que si nous sommes effectivement nés à un moment précis, le monde lui-même, tout l’univers et l’environnement dans lequel nous avons vécu (nos amis, nos parents, notre pays, notre langue, l’histoire du monde etc…) ne se sont manifestés à nous qu’après notre propre apparition. Nous n’avons aucun souvenir précédant notre naissance, et l’histoire du monde ne nous est connue que parce qu’on nous en a raconté.

Si nous mettons le monde et notre conscience à égalité, comme deux objets relationnels, nous sommes obligés de constater que l’un n’a été mis en contact avec l’autre qu’à partir du moment où les deux sont présents.

Rien ne nous prouve que ce qu’on nous a raconté sur l’histoire du monde soit vrai, on nous sert un passé, y compris notre propre passé, et on nous prie instamment de le prendre pour véridique. Quand tu étais bébés, tu étais turbulent, tu aimais la purée de carotte etc etc… Désolé, pour ma part, je ne crois que ce que je vois maintenant au moment où j’écris ces lignes.

D’ailleurs, que ce qui est passé ait ou n’ait pas existé n’a actuellement aucune importance. Ce qui est passé n’étant plus, ces faits (actuellement) n’existent pas. Le couronnement d’Henri IV n’existe pas, les 19 millions de morts de la première guerre mondiale n’existent pas, Mozart non plus n’existe pas. Bien entendu, on pourrait objecter qu’ils existent encore par ce dont ils sont la cause : cette maison existe parce que des maçons l’ont construite, Mozart existe par ses compositions et moi-même j’existe parce que mes parents m’ont conçu et eux-mêmes sont le fruit, comme nous l’avons déjà dit, de 3,6 milliards d’années d’évolution.

Et c’est ainsi que nous abordons un autre concept : la causalité. Ce qui existe est le résultat d’un nombre sinon infini, du moins très élevé, de causes qui ont contribué à faire que ce qui existe existe, tel qu’il est. La réalité actuelle témoigne de la réalité passée, et je dois reconnaître que c’est très embêtant pour la thèse que j’aimerai démontrer.

Nous vérifierons plus tard s’il est possible de dépasser la chaîne de causalités pour nier l’existence du passé.

Ce que je ne vois pas existe-t-il ?

Je suis bien obligé de constater l’existence du monde parce que je suis à son contact, je le vois, je l’entends, il est une réalité « à priori » comme disait Kant. Bien entendu, je pourrai contester l’existence de la ville de Moscou dans laquelle je n’ai jamais mis les pieds, mais je ne le ferai pas, ce serait déloyal, objectivement j’ai vu des images de Moscou et je ne veux pas m’y rendre pour contraindre la réalité à la construire.

Mais ce qui est loin de nous, hors des images, existe-t-il ? Nous vivons dans un univers potentiellement infini, avec probablement une infinité de planètes habitables. Les être qui existent sur une de ces planètes, dont je n’ai aucune conscience, existent-ils vraiment, puisque je ne les vois pas et n’ai pas conscience de leur existence ? Si vous me dites qu’il existe une planète nommée Zador à six milliards d’années lumières peuplée par des Xoniens, qui se nourrissent de Zburgs et ont des Protitchs comme animaux familiers (lesquels sont d’ailleurs à la fois des animaux et des plantes), vous la faites exister. Dire c’est déjà faire exister (dire que les classes sociales existent c’est les faire exister disait Bourdieu).

Cette considération vaut aussi pour les périodes éloignées et pour l’anonymat de masse. Ainsi, que M. Lee, citoyen chinois vivant à Canton et travaillant dans une agence de voyage existe ou n’existe pas, je ne peux ni le nier, ni l’affirmer. Pour moi, au moment où j’écris ces mots, M. Lee n’existe pas.

En fait, et c’est la thèse, rien dont je n’ai maintenant conscience n’existe. Le passé n’existe pas parce qu’il est passé (par définition), ce qui est éloigné et dont je ne suis pas conscient n’existe pas non plus (on peut raconter n’importe quoi sur des planètes éloignées) et lorsque je serai mort, puisque je ne serai plus conscient de la réalité de cet univers, il n’existera plus non plus. Et c’est ainsi que nous pouvons dépasser le problème de la chaîne des causalités. Certes je suis le fruit de 3,6 milliards d’années d’évolution, j’écoute du Mozart et je sais que mon grand-père a fait la guerre de 14 (il me l’a dit), mais au moment où vous lisez ces lignes ni Mozart ni le Pithécanthrope ni la guerre de 14 n’existent. Vous pouvez m’objecter que ce sont des faits passés, je vous réponds que ces faits sont peut-être passés mais qu’au moment où nous échangeons ils n’existent pas, et c’est cela le sujet. Ca vaut aussi pour l’Univers, on ne se pose pas la question de ce dont l’Univers peut être la cause mais simplement : l’Univers existe-t-il ?

Quand je cesserai de le voir, l’Univers cessera-t-il d’exister ?

Quand je mourrai l’Univers disparaîtra, il le fera exactement pour les mêmes raisons qui font qu’il n’existait pas avant ma naissance. C’est ma naissance, ou plus exactement l’avènement de ma conscience, qui l’a fait exister par la relation qu’il entretient avec moi. Le jour où je ne serai plus, notre relation disparaîtra, et l’Univers ne sera plus non plus. L’Univers sera comme la planète Zador, une potentialité. Il pourrait certes exister un Univers, qui abrite un système solaire avec une Terre peuplée d’hommes, mais l’existence de cet Univers est redevenue théorique, comme elle l’était avant ma naissance, parce qu’autant je le voyais quand j’étais vivant, autant je ne le vois plus étant mort.

La disparition est réciproque : pour vous, je n’existe plus et pour moi vous n’existez plus non plus. Nous sommes deux entités à égalité, qui ne sont plus en contact l’une avec l’autre, parce que l’existence ne peut se concevoir que de façon relationnelle.

Une reformulation synthétique sous la forme d’un dialogue donnerait ceci (les termes monde et univers sont ici interchangeables) :

  • « Il existait un monde (un univers) avant que je naisse ? Sans blague ! A l’époque, personne ne m’en a parlé. »
  • « C’est parce que vous n’existiez pas. »
  • « Prouvez-moi que le monde, lui, existait avec des arguments, qui ne proviennent pas de lui-même (par exemple son histoire), ce serait trop facile. Trouvez des preuves issues de l’extérieur du monde témoignant de son existence. »
  • « Mais, vous êtes vous-même issu de ce monde, vous êtes une de ses créatures. »
  • « Et bien justement, à ma naissance, je suis devenu une créature de ce monde, mais avant cette date (la date étant elle-même une réalité uniquement terrestre), je n’étais pas, et puisque je n’étais pas, le monde n’était pas non plus, ou alors on m’en aurait parlé. »
  • « Vos parents existaient, puisqu’ils vous ont fait »
  • « Mes parents sont devenus mes parents précisément lorsqu’ils m’ont fait, avant je n’ai aucune preuve de leur existence, ni en tant qu’eux-mêmes et encore moins en tant que mes parents »
  • « Mais comment auraient-ils pu vous faire s’ils n’existaient pas antérieurement ? »
  • « Je n’en sais rien, je n’étais pas là pour le voir. Quand j’étais enfant et suffisamment conscient pour comprendre, j’ai vu que j’avais des parents, c’est tout ce que je peux dire, le reste on me l’a raconté. On m’a raconté une histoire qui aboutit à ma naissance (on m’a livré un univers “tout construit”) et on m’a aussi expliqué que j’allais mourir. Mais quand je disparaîtrai, nous reviendrons à la situation ante. Et à mon avis, je n’entendrai plus parler du monde »

Bien entendu, cette thèse, qui fait partie des conceptions spiritualistes de la réalité, suppose que la conscience existe indépendamment de la physique et notamment du cerveau, elle affirme même que c’est la conscience qui justifie la réalité. La thèse symétrique, exposée dans l’article d’à côté, fait de la conscience une résultante de l’Evolution ; non seulement la conscience est une manifestation de l’activité cérébrale (une propriété de l’électricité), mais cette conscience est relative, elle ne peut fonctionner que par rapport au monde qui l’a créé.

Sur un sujet connexe, une conférence qui s’annonce passionnante :

L’Intelligence Humaine est-elle intrinsèquement limitée ?
Mercredi 16 janvier 2019, 19H00 – 20H30

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