Les pays multiculturels sont-ils tous en guerre civile ?

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La réponse est oui ; il n’existe aucun pays multiculturel qui n’a pas connu de guerre civile, à l’exclusion de la Suisse.

Des anciennes républiques de Yougoslavie, en passant par l’Irlande du Nord, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Congo, le Rwanda, la Birmanie, la Thaïlande… Tous les pays, qui ne reposent pas sur une réalité nationale homogène, ont traversé ou connaissent actuellement une situation d’affrontements ou de guerre civile. A l’exception notable de la Suisse, mais la Suisse est-elle un pays ou un coffre-fort ?

Bien entendu, on objectera que la Finlande possède une minorité de langue suédoise ou qu’un grand nombre de pays africains sont en réalité une mosaïque de peuples, qui possèdent chacun sa langue et ses coutumes, mais qui ne sont pas pour autant en conflit armé. Sur le petit archipel du Vanuatu, on recense 117 langues, toutes actuellement parlées, sans que chacune ne soit en guerre contre l’autre. Quant au sous-continent indien, où on dénombre 860 langues et cinq grandes religions, on est bien obligé de constater la tension qui oppose musulmans et indous, mais on ne peut pour autant parler de guerre civile.

C’est que la violence et la nation sont deux concepts relatifs.

La tension est une première forme de violence

« La guerre commence par des mots », fait dire Cervantès à son personnage Don Quichotte. Comment considérer la situation des Coptes en Egypte ? Est-ce une guerre civile ou une « simple » persécution quotidienne ? Dans les années 1980, l’Irlande du Nord et le Pays basque étaient-ils en guerre ? La tension politique en Catalogne n’est-elle pas le prélude d’une guerre civile, et que seule l’appartenance à l’Union Européenne permet d’éviter qu’elle ne se transforme en violence généralisée ?

Qu’est-ce que la culture ? Quelle peut être la différence entre culture et nation ?

La culture est tout ce qui réunit les individus dans un ensemble cohérent, conscient de lui-même et prêt à défendre ses positions et ses intérêts. Et comme dans les théories de la mémoire de l’eau ou dans l’homéopathie, ces éléments peuvent sembler être de moins en moins importants mais toujours représenter un clivage suffisant pour opposer des groupes humains. La culture ne se limite donc pas au langage, elle peut reposer sur la religion, les modes de vie, et même ce qu’on appelait jadis le tempérament national.

Ainsi, les Serbes et les Croates parlent la même langue, mais les premiers sont de religion orthodoxe et les seconds catholiques. En Côte d’Ivoire et en Centrafrique, le conflit oppose les Chrétiens (majoritaires dans ces deux pays) aux Musulmans. Au Cameroun, ce sont les francophones qui ne supportent plus les anglophones, alors que ni le Français, ni l’Anglais, ne sont des langues autochtones. Chez les Tutsis et les Hutus, on possède la même religion et on parle la même langue mais on n’a pas le même mode de vie, les premiers sont des éleveurs et les seconds des cultivateurs. Et qu’est-ce qui a bien pu séparer les Tchèques et les Slovaques, qui parlent la même langue, ont la même religion et la même histoire ? Suffit-il de se penser différents, pour refuser de vivre ensemble ?

Bien entendu, nous ne pouvons éviter de parler de la France

La nation française est une construction politique. A la fin du Moyen-âge, le comté de Flandre faisait partie des territoires de la couronne, mais les Flamands ne sentaient pas français. La Bretagne, à l’inverse, était une entité indépendante, mais les Bretons se sont vus rattachés au royaume, sans que cela ne cause de friction politique, parce qu’ils se sentaient français.

La nation française s’est essentiellement construite autour d’une famille – les Capétiens – et d’une langue, le Français. Les Capétiens ont régné de 987 à 1848 et le Français s’est très tôt imposé dans les villes, avant de gagner la bataille finale face aux langues régionales avec la Conscription, l’Education obligatoire et la radio. A ces deux composantes structurelles, on peut en ajouter une troisième : l’abandon progressif de la pratique religieuse. La déchristianisation de la France a commencé à la fin du XIXème siècle, elle a connu son point d’inflexion avec le Ministère Combes et la Loi de 1905, et elle s’est poursuivie tout au long du XXème siècle.

L’arrivée de minorités religieuses à partir des années 1960 et l’intensification de l’immigration à partir des années 1980 posent un nouveau défi à un pays pour qui la religion n’est plus du tout un sujet politique, ni même un sujet tout court.

Or, la religion est à la fois une réalité culturelle et un prétexte pour affirmer sa différence et, on l’a vu avec les Tchèques et les Slovaques, il en faut peu pour se penser différents. Porter le voile islamique ou la djellaba, c’est affirmer sa différence et d’une certaine façon marquer son territoire dans l’espace public. De minorité religieuse, on devient ainsi minorité nationale, et souvent même majorité dans de nombreux quartiers.

Nous dirigeons-nous vers des moments de violence ou pouvons-nous créer ensemble une nouvelle nation ?

Les pays multiculturels finissent-ils tous en guerre civile ?
C’est toute la question.

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