Le cerveau explique-t-il la violence ?

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L’Homme, un animal social

Il est souvent dit que l’Homme est un animal social, puisqu’il est impossible de vivre sans une altérité : le bébé humain est un des seuls qui nécessite une sorte de gestation prolongée après la naissance, et cela jusqu’à l’adolescence ; il meurt si on ne s’occupe pas de lui et ce dont il a besoin dépasse les simples conditions matérielles, vu qu’il a en plus des besoins affectifs. Cela s’illustre très bien par la mortalité infantile très forte dans les orphelinats durant la Grande Guerre : le besoin matériel des enfants était comblé, mais il n’y avait pas assez d’infirmières et infirmiers par rapport au nombre d’enfants, ils n’avaient donc pas le temps de montrer de l’affection aux enfants, ce qui pouvait causer leur dépression voire leur mort.

Il n’y a aucune raison pour que les adultes soient qualitativement différents à ce niveau par rapport aux enfants ; nous vivons en groupe, nous recherchons l’affection de l’autre qui nous plaît, nous ne supportons pas la solitude qui mène parfois à la folie. Bien sûr nous avons acquis des protections psychiques qui font que nous avons réussi à intérioriser certaines formes d’altérité, mais essentiellement, nous fonctionnons de la même façon. Ainsi, même les misanthropes[1] et les nihilistes[2] tombent amoureux.

L’Homme, un loup pour l’Homme

Mais en même temps d’être vu comme un animal social voire politique[3], l’Homme est considéré comme un loup pour l’Homme. L’Histoire regorge de moments épouvantables par leur violence et leurs conséquences désastreuses qui ont pu toucher une bonne partie de l’humanité ; c’est ainsi le cas des guerres intestines que se sont livrés les fils de Charlemagne après qu’il ait réparti son empire auprès d’eux, puis des guerres qui en ont suivi, évidemment des guerres mondiales avec leurs totalitarismes fascistes, nazis et staliniens, le Grand Bond en avant avec ses 30 millions de morts au bas mot et bien sûr la Shoah. Comment expliquer ce paradoxe qui semble inhérent à la nature humaine, entre son extrême socialité et son côté destructeur ?  

Et si c’était l’aspect ultra-social de l’être humain qui permettait de comprendre autant les comportements d’union entre individus pour s’organiser en communautés, pratiquer l’entraide et les jeux, que les dissensions, les disputes ou même les crimes les plus terribles qu’a pu connaître l’humanité ? René Girard, à travers son concept de désir mimétique, permet d’apporter une lumière unificatrice à ce problème.

Le désir mimétique

Qu’est-ce que le désir mimétique ? Selon René Girard[4], nous désirons ce que désirent nos modèles. Cela veut donc dire que nous ne désirons pas un objet, mais une sorte de plénitude d’être en se rapprochant de ceux que nous admirons en les imitant dans leurs désirs.

Ainsi, le disciple veut imiter le maître. Mais le modèle, qui voit l’élève empiéter sur son terrain, peut prendre peur, et voir en ce disciple un rival dorénavant face à ce qui est désiré. Il va donc lui-même agir en tant que rival et abruptement dénoncer l’affront qu’il lui semble subir. Pendant ce temps, le disciple, lui, pourra recevoir cet acte comme un évènement traumatique, puisqu’il ne voulait que montrer l’admiration qu’il avait pour son maître en l’imitant ! C’est ce qu’on appelle le double bind. Il croira que le maître pense qu’il ne mérite pas de désirer et d’obtenir son objet du désir. De là, l’élève pourra, poussé par sa frustration, se voir rival du maître, ce qui les mettra sur un pied d’égalité face à l’objet désiré, et ainsi pourra s’installer une relation violente entre nos deux protagonistes.

Ainsi, selon René Girard, “le désir est essentiellement mimétique[5] : je désire parce que l’autre désire. Il est possible de généraliser le propos de René Girard en sortant du schéma maître-disciple : imaginons que j’ai 7 ans et que je suis dans la cour de récréation. Je vois un autre enfant sur le point de manger un caramel, ce qui me donne envie d’en manger un. Nous percevons déjà le mimétisme lié à mon désir : sans l’autre, je n’aurais pas pensé au caramel. Il sera même possible, si je n’arrive pas à tolérer ma frustration et que je n’ai pas encore assimilé l’interdit lié à la propriété d’autrui ou que je veuille la transgresser, que j’agisse au vu de m’approprier son caramel ce qui créera certainement aussi un climat de violence.

Il ne s’agit pas maintenant de voir en ce désir mimétique qu’une “part maudite”[6] de l’Homme, qui nous contrôle plus que nous la contrôlons et qui nous pousserait uniquement à la transgression désastreuse. Bien sûr l’imitation atteste d’une socialité conséquente que nous pouvons juger positive : l’appropriation du langage se fait à travers le mimétisme, nos premiers modèles étant nos parents que nous entendons discuter et qui discutent avec nous ; le jeu est un aspect essentiel au développement de l’enfant (et plus tard encore) et celui-ci peut débuter par une partie où le novice ne joue pas et voit les autres joueurs expérimentés jouer pour comprendre les règles et les stratégies de jeu ; de plus, lorsque l’objet du désir est plus diffus, moins appropriable et essentiellement collectif comme, par exemple, la justice, nous aurons du mal à faire entrer en jeu une quelconque rivalité. A la place, il pourra y avoir vraisemblablement une camaraderie qui s’installera entre ces militants. Tout ceci semble évident, mais il est important de le rappeler.

Une dernière remarque est à faire quant à la généralisation du caractère “essentiellement mimétique” à tous les désirs faite par René Girard. Il n’y a évidemment pas besoin de tenir cette position pour accepter la réalité du désir mimétique, qui est d’ailleurs maintenant attestée grâce à la découverte des neurones miroirs.

Les neurones miroirs

Lors de la publication de La Violence et le Sacré, en 1972, les neurones miroirs n’étaient pas encore découverts. Ainsi, le désir mimétique n’était pas pris très au sérieux. C’est la découverte des neurones miroirs qui a stimulé l’intérêt pour les travaux de René Girard et qui a contribué au développement de recherches sur le mimétisme.

Celle-ci s’est faite, comme beaucoup de découvertes, accidentellement : une équipe de neuroscientifiques dirigée par Giacomo Rizzolatti faisait une expérience sur un singe. Ils détectaient le signal électrique cérébral de celui-ci et l’ordinateur le convertissait en son. A l’heure de déjeuner, ils ont oublié d’enlever ce détecteur, et lorsqu’ils étaient sur le point de manger, ils ont entendu ce son caractéristique que produisait leur système lorsque le singe est en train de manger lui-même ! Ainsi, l’activité cérébrale du singe qui mange ou qui voit quelqu’un manger sont assimilables : c’est le premier système miroir neuronal à être identifié.

Il y a eu ensuite des recherches sur d’autres espèces d’animaux sociaux dont l’Homme. Il a été constaté que les oiseaux avaient eux aussi un système miroir, qui était d’ailleurs stimulé quand d’autres oiseaux chantaient. Pour l’Homme, ce n’est qu’en 2010 que nous avons observé expérimentalement l’existence de neurones miroirs à proprement parler. Ce serait d’ailleurs l’Homme qui serait pourvu du plus grand nombre de neurones miroirs, ce qui expliquerait biologiquement son ultra-socialité. Ceci s’interprète comme la confirmation expérimentale de l’existence du désir mimétique.  

Nous pouvons maintenant conclure. L’Homme a été capable du pire comme du meilleur durant toute son Histoire. Comment expliquer cela ? Henri Tajfel[7], psychologue et théoricien de l’identité sociale, constatait en 1971, que dès qu’il y a formation d’un groupe, d’un eux et d’un nous, il y aura valorisation du groupe auquel nous appartenons et dévalorisation de l’autre groupe. Cela est vrai même si l’appartenance au groupe est totalement arbitraire. C’est ce que nous appelons le paradigme des groupes minimaux. Cela permet d’expliquer les discriminations et les crises qui peuvent en déboucher. Selon René Girard, c’est précisément cette ultra-socialité qui est en cause. C’est d’ailleurs ce qui semble nous définir le mieux : le désir mimétique, phénomène de socialité par excellence, permet autant de créer des climats de paix, de convivialité que de violence et de destruction. Ainsi, nous avons autant pu créer des civilisations capables de dominer la Nature (avec parfois des conséquences désastreuses pour l’environnement), modèles d’organisations, de paix et d’ordre social, que produire des évènements d’une violence extrême, souvent d’ailleurs dans nos sociétés dites civilisées. La civilisation est ambivalente car l’humain l’est. Les études en neurosciences nous prouvent que la nature humaine est composée de violences mais ne se résume pas à cette part maudite ; plus que violent, l’Humain est social.

Jean Philippe Arias Zapata

jean-philippe.arias@causamundi.com


[1] “Il est vrai, ma raison me le dit chaque jour / Mais la raison n’est pas ce qui règle l’amour.” Molière, Le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux

[2] Cioran, penseur nihiliste, était amoureux !

[3] Aristote, La Politique

[4] La Violence et le Sacré de René Girard

[5] La Violence et le Sacré, chap. 6 : Du désir mimétique au double monstrueux

[6] La Part Maudite de Georges Bataille

[7]https://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Tajfel

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