Les libertés individuelles survivront-elle à la crise environnementale ?

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Street sign illustrating the concept of Democracy versus Dictatorship.

Les libertés individuelles survivront-elle à la crise environnementale ?

« L’esclave est un homme libre s’il commande à ses appétits, l’homme libre est un esclave s’il est soumis à ses plaisirs » – Gilbert Sinoué

Mais quel est donc ce concept de démocratie illibérale (ou d’illibéralisme), qui s’impose progressivement dans le débat public ? Depuis le XIXème siècle, on sait à peu près ce qu’est la démocratie : l’état de droit, le gouvernement par le peuple (issu des élections) et le respect des libertés individuelles, ce qui fait de la démocratie un concept par définition libéral. La démocratie illibérale serait donc le gouvernement par le peuple et l’état de droit, mais sans le respect des libertés individuelles ou avec des libertés individuelles réduites et même, peut-on dire, démocratiquement réduites (le peuple vote pour réduire la liberté des individus).

Cette définition génère deux questions : 1- la liberté des individus peut et doit-elle être restreinte ? 2- La démocratie non libérale est-elle encore une démocratie ?

La Liberté individuelle & la dictature du bonheur

« La propriété c’est le vol » disait Proudhon, et bien la liberté individuelle c’est le réchauffement climatique et peut-être la fin de l’humanité. Tout le développement économique depuis la Révolution industrielle s’est bâti sur la liberté individuelle, qui est à la fois la liberté de conscience, la liberté d’entreprendre, la liberté de consommer mais aussi la liberté de polluer et de détruire. L’économie industrielle a formidablement contribué à émanciper les hommes, elle leur a apporté le confort et la sécurité, mais elle a aussi créé la société de consommation, le culte du consommateur-roi et l’individualisme. Si je veux acheter 40 Porsche Cayenne et faire tourner leur moteur sur un parking, personne ne pourra m’en empêcher ; les capacités financières du consommateur sont la seule limite à sa liberté de consommer et donc de détruire. Il est d’ailleurs étonnant qu’à une époque où la peur du réchauffement climatique occupe tous les esprits, le modèle de voiture le plus vendu soit le SUV, c’est-à-dire des 4X4 puissants et particulièrement émetteurs de CO2. Mais que voulez-vous, c’est la liberté de l’automobiliste qui prévaut.

La liberté individuelle s’est vue attribuer deux objectifs, qui sont l’alpha et l’omega de la société moderne : la jouissance et la recherche du bonheur. La recherche du bonheur n’a pas toujours été l’objectif de vie de nos aïeux. Ceux-ci recherchaient d’avantage la gloire, le respect quotidien de leurs pratiques religieuses et bien souvent la simple survie. A partir du XVIIIème siècle, et plus encore après la Révolution française, le bonheur est devenu un objectif en soi, et même le seul. Chacun doit pouvoir fonder un foyer, avoir des enfants (même si physiologiquement cela lui est impossible), vivre en sécurité, disposer d’un emploi ou à défaut d’un revenu ; et qu’importe si cette personne est mortelle, et si elle ne connait pas la raison de sa présence sur Terre, ce qui compte est sa vie quotidienne dans son cocon[1] familial.

La jouissance personnelle, quant à elle, est un peu la dérivée seconde du bonheur, elle consiste à tout faire pour maximiser son plaisir, pendant le temps que la personne a à vivre. Voyager au bout du monde, passer Noël aux Antilles, s’acheter une voiture de sport, faire construire une magnifique villa avec piscine, acquérir un hors-bord pour l’utiliser une semaine l’été, bref maximiser sa jouissance, avec comme seule limite ses moyens financiers.

Ce triomphe de la jouissance s’accompagne d’une infantilisation des individus. Comme l’enfant-roi, le citoyen consommateur est devenu le nouveau roi-soleil de la société de consommation. Il a droit de consommer des produits de qualité, il peut dénoncer ses achats au prétexte qu’il s’est senti trompé, il peut même exiger qu’on désigne des responsables s’il a malencontreusement fait une chute dans un gymnase public. Cette infantilisation se retrouve dans les loisirs ; le sport, les jeux, les séjours au ski l’hiver sont devenus des droits. Notons au passage que l’espèce humaine est une des rares à pratiquer le jeu à l’âge adulte, pratiquement aucune autre espèce sinon le chien, ne continue à jouer, passé l’enfance. Contrairement aux loups, les chiens jouent en effet toute leur vie, précisément parce qu’ils sont protégés. Le citoyen-consommateur est à l’image de son compagnon à quatre pattes, il ne devient jamais adulte.

C’est cette conception de la liberté qui a poussé l’humanité au bord du gouffre. Traditionnellement, la culture classique opposait la liberté au sens des anciens de la liberté au sens des modernes ; la liberté des anciens était la liberté de participer aux décisions de la Cité, quand celle des modernes privilégiait la liberté individuelle. Avec la Révolution française, les modernes ont gagné et c’est le monde dans son ensemble qui s’est trouvé assujetti à la dictature du bonheur, qui est finalement devenue la dictature de la jouissance individuelle, avec l’avènement de la société de consommation.

Mais la liberté c’est également la liberté d’avoir des enfants. Alors qu’on demande un permis et des qualifications pour piloter un avion, conduire une automobile ou partir à la chasse, n’importe qui peut concevoir des enfants et, en dehors de l’expérience chinoise de l’enfant unique, il peut en avoir autant qu’il veut. La chose la plus grave au monde est ainsi la plus accessible et la plus aisée. Qu’importe si l’Egypte meurt d’une population qui excède ses capacités économiques et foncières, qu’importe si le Niger pourrait passer de 3 millions d’habitants lors de son indépendance à 200 millions en 2100, voire un milliard si le taux actuel de 8 enfants par femme reste inchangé, la fécondité est considérée comme une affaire privée, qui relève de la liberté individuelle.

Si on reprend la définition de la liberté telle qu’elle est formalisée par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, la liberté consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui et est autorisé par la Loi. Donc, la Loi aurait pu encadrer les libertés individuelles, elle aurait pu interdire la possession de véhicules polluants, d’un jet privé ou limiter le tourisme de masse, mais elle n’a rien fait, parce qu’en science politique, il faut absolument distinguer le droit formel de la sociologie politique. Le droit dit que le peuple vote et que la loi est discutée et adoptée par ses représentants, quand la sociologie dit : les représentants doivent se faire élire, disposer de budgets pour financer leurs campagnes, protéger les emplois industriels présents sur leurs circonscriptions, et s’ils ont des enfants qui cherchent du boulot, ils sont heureux d’en trouver chez ceux qui fabriquent les produits qu’ils devraient précisément encadrer. La sociologie politique attribue aux lobbies un rôle central dans la fabrication de l’opinion publique ; c’est eux qui expliquent l’élection de Donald Trump ou les campagnes sénatoriales américaines, pas le droit.

Notons également que l’individualisme ne se cantonne pas à la liberté, il touche d’autres domaines du droit et de la société, et notamment le respect des droits de l’homme, qu’on appelle désormais droits humains pour sonner « non-genré ». Or, les droits de l’homme sont d’abord les droits de l’individu, alors qu’à l’origine ils sont nés en tant que droits collectifs. Hugo de Groot (1583-1645), souvent appelé simplement Grotius, est un des pères du droit international et du droit naturel[2], ancêtre des droits de l’homme. Dans son principal ouvrage « Du droit de la guerre et de la paix », Grotius évoquait le droit des gens (prononcer geances), c’est-à-dire le droit des nations.

Or, le droit des individus a supplanté celui des nations, ce qui explique que les migrants actuels sont considérés comme des individus, devant être placés sous la protection des droits humains, et non comme des personnes appartenant à un ensemble national, qui a des responsabilités à leur égard et auquel ils sont redevables de devoirs. Un acteur humanitaire verra un Erythréen ou un Nigérien – non comme un Erythréen ou un Nigérien – mais comme un individu, sans passé et sans culture spécifique, ayant besoin de protection.

La Démocratie illibérale est-elle encore une démocratie ?

Et c’est là qu’intervient la démocratie illibérale, qu’on qualifie aussi souvent de démocratie populiste. Consciemment ou inconsciemment, la sensibilité politique des populations a changé, des catégories entières voient que la promesse de jouissance ne leur est plus accessible, et que l’objectif de bonheur lui-même est gravement menacé par la crise environnementale et la menace de migrations massives. Face à un bouleversement de leurs perspectives vitales, les peuples se résolvent à sacrifier une part de leur liberté personnelle au profit de leur sécurité collective.

Mais la démocratie illibérale ou populiste est-elle encore une démocratie ? Suffit-il que le leader soit populaire pour que le régime puisse être qualifié de démocratie ? La Russie de Vladimir Poutine, la Hongrie de Viktor Orban, la Turquie de Recep Erdogan ou le Brésil de Jair Bolsonaro ne sont-ils pas des régimes despotiques ?

L’illibéralisme n’est pas un concept politique, c’est une qualification à posteriori, et la réalité de ces pays est plus diverse qu’il n’y paraît, certains ont encore une opposition, avec des élections sincères, quand d’autres pratiquent une forme de terreur, quand bien même leur leader, souvent très populaire, pourrait être élu dans un cadre pluraliste.

Et que penser des Etats-Unis, ou les deux partis dominants détournent le droit pour criminaliser leur opposant (« l’affaire » des emails d’Hilary Clinton) ou destituer le Président élu (« l’ingérence » russe) ? L’utilisation du droit pour détruire l’adversaire relève-t-il d’une pratique démocratique ? Lorsque le droit devient un levier d’action politique comme un autre, nous sortons de la neutralité de l’Etat, avec le risque de délégitimiser les Institutions.

Et c’est bien là le risque, plus encore que le populisme ; ce début de XXIème siècle désacralise toutes les institutions, qui ont assuré la stabilité des 40 années qui l’ont précédé.

La Désacralisation, premier symptôme de l’effondrement des Etats ?

Un jeune Président, qui se fait photographier avec deux braqueurs torse nu lors d’un voyage aux Antilles, un « Président normal » qui cache son incapacité à incarner la fonction sous le paravent d’une normalité franchouillarde et un troisième qui revendique de désacraliser la fonction présidentielle parce qu’il ne peut retenir sa vulgarité naturelle ; trois quinquennats auront suffi à pulvériser la fonction présidentielle, pourtant clé de voute des institutions de la Vème République.

Et cette désacralisation ne concerne pas que le Président de la République française, elle touche toutes les institutions nationales et internationales. Le Prix Nobel, naguère récompense la plus respectée, traverse une crise de légitimité sans précédent, l’ONU n’est plus que le machin décrit par le Général de Gaulle, quant à la Justice, le peuple en a peur et n’a aucune confiance dans ses tribunaux, qui prennent des années, voire des décennies à juger des affaires.

Le comportement public de certains responsables politiques ravale également les Etats au rang de gang, du Président des Philippines qui explique qu’il lâche des trafiquants de drogue depuis des hélicoptères, au Président George W. Bush qui ment aux Américains pour envahir un pays riche en pétrole, en passant par Silvio Berlusconi et ses soirées bunga bunga.

Mais plus grave encore, la société internationale est devenue le théâtre d’assassinats ciblés de journalistes ou d’opposants politiques ; les Russes bien sûr, qui s’en sont fait une spécialité, les Israéliens qui envoient régulièrement des missiles sur des adversaires identifiés, ou le prince héritier saoudien qui fait assassiner un journaliste dans un consulat.

Face à ces dérives sans précédent, une question se pose : ces comportements, associés à une corruption à peine voilée dans de nombreux pays, préfigure-t-elle un mouvement plus général et plus puissant de délégitimation et d’effondrement des Etats ?


[1] « Familles, je vous hais ! Foyers clos, portes fermées, possession jalouse du bonheur.” – André Gide

[2] Bien entendu, les origines philosophiques de la démocratie et des droits de l’homme constituent un domaine d’études fort large et ne se limitent pas à Grotius, lui-même d’ailleurs inspiré par les auteurs catholiques et en particulier Saint Thomas d’Aquin.

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