Décarboner l’économie, une blague ?

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Engineer with crane background at sunset

Décarboner l’économie, une illusion ?

Avant-propos de la conférence du 23 janvier :
Une Société mondiale post-consumériste est-elle possible ?
Mercredi 23 janvier 2019, 19H00 – 21H00

Si nous souhaitons que la génération de nos enfants puisse vivre normalement (voire tout simplement vivre) quand ils auront notre âge, nous devons décarboner l’économie. Or, il suffit d’ouvrir sa page Facebook et voir ses amis passer leurs vacances au bout du monde ou s’acheter un SUV pour comprendre que la partie n’est pas gagnée. Peut-on décarboner l’économie en gardant le même mode de vie ? Et si nous optons pour la décroissance, pourrons nous conserver le même niveau d’emploi, alors que des secteurs entiers verront leur niveau d’activité s’effondrer ?

Peut-on décarboner l’économie en gardant le même mode de vie ?

Prendre sa voiture, voyager en avion, se chauffer, consommer des produits alimentaires industriels ou simplement checker ses emails émet de fortes quantités de CO2.

La vie moderne dans son intégralité émet du CO2 et ces émissions placent le climat sur une trajectoire d’augmentation des températures moyennes de 3 à 3,5°C, ce qui aura les conséquences que l’on sait, non seulement sur les activités humaines mais sur toute la vie : préservation de la biodiversité, couverture végétale, cycle de l’eau, santé des populations, migrations etc… Si nous souhaitons rester sous la limite de 2°C, nous devons décarboner l’économie et le faire rapidement. Or, réduire les émissions de CO2 implique de renoncer aux énergies fossiles, ou du moins réduire leur contribution de façon drastique, ce qui suppose soit de renoncer à un certain nombre d’activités, soit de substituer d’autres sources d’énergies pour poursuivre ces activités, soit les deux.

Cet objectif se heurte à deux problèmes majeurs : l’inertie des systèmes en place et la puissance énergétique que produit un litre de pétrole, qui n’a d’équivalent dans aucune source renouvelable.

Sur le premier point, il est évident que, même si nous disposions de solutions alternatives, nous ne pourrions changer les infrastructures de production et de distribution (la supply chain) dans un délai court : les usines, les mines, les camions, les avions, les automobiles fonctionnent tous à partir de combustibles fossiles, et leur renouvellement s’inscrit dans des plans d’investissement amortissables sur plusieurs décennies. L’activité économique mondiale c’est deux milliards de véhicules à moteur, 200,000 vols commerciaux quotidiens et près de 2.000.000 de centrales à charbon, dont 900.000 pour la Chine. Même si des solutions techniques devaient voir le jour, elles mettraient des années à remplacer les installations existantes.

Le second point est encore plus problématique. Pour se convaincre que l’efficacité exceptionnelle du pétrole, il suffit de songer qu’un avion de 350 tonnes (eg. un Boeing 777) peut voler à 900 Km/h pendant près de 17 heures et parcourir une distance de 15.200 Km sur un seul plein. Pour obtenir les mêmes performances, il faudrait une source d’énergie autonome (transportable) disposant de la même efficacité, et qui n’émette pas de CO2.

Prenons quatre secteurs majeurs : le transport aérien, l’automobile, la production d’électricité et le BTP :

  • En dépit des expérimentations d’avions électriques petits porteurs sur de courtes distance, et éventuellement de carburants mixtes biocarburants/kérosène avec une proportion de biocarburant très minoritaire pour les raisons d’efficacité énergétique précitées, l’aérien ne peut se passer du pétrole.
  • La généralisation de l’automobile électrique se heurte à la disponibilité des terres rares et aux modes de production de l’électricité.
  • La production électrique utilise des combustibles fossiles à hauteur de 78% (le nucléaire représente autour de 5% de l’électricité produite dans le monde et l’hydroélectrique 16%).
  • Quant au BTP, il contribue pour 25% des émission de CO2 mondiales et utilise 48% de la production totale d’énergie. A elles seules, les activités dites de gros œuvre produisent entre 500 et 750 kg équivalent CO2 par euro de chiffre d’affaires et nul n’imagine produire du béton ou construire en hauteur sans utiliser des machines à moteur thermique.

En conclusion, si nous souhaitons poursuivre toutes ces activités, nous devons accepter de voir le climat glisser au-delà de 3,5°C et même au-delà de 7°C selon certains modèles prédictifs. D’autant que l’ensemble des acteurs de ces filières n’ont qu’un objectif : poursuivre leur développement ; les transporteurs aériens prévoient ainsi un doublement du trafic mondial dans les 17 prochaines années.

L’autre solution consiste à la fois à tenter d’améliorer l’efficacité énergétique de l’économie tout en réduisant la consommation d’activités émettrices : ne plus acheter de voiture, ne plus prendre l’avion, ne plus construire en hauteur, consommer (beaucoup) moins de viande (le cheptel bovin est responsable de 25% des émissions de gaz à effet de serre en France), bref adopter un modèle de décroissance. Sauf qu’une décroissance des activités implique aussi une décroissance des emplois qui les produisent et nul ne considère que nous devons ou pouvons recycler la force de travail mondiale dans l’agriculture.

La décroissance économique signifie-t-elle l’effondrement de l’emploi ?

Les économistes appartenant à l’école des physiocrates, née en France à la fin du XVIIIème siècle, considéraient que la seule valeur produite l’était par les paysans, et que le reste n’était qu’une conséquence permise par l’existence de la production agricole. Inventeur du terme, l’économiste Pierre du Pont de Nemours (1739 – 1817) définit ainsi le concept de physiocratie : « L’idée physiocratique considère que toute richesse vient de la terre, que la seule classe productive est celle des agriculteurs et qu’il existe des lois naturelles basées sur la liberté et la propriété privée qu’il suffit de respecter pour maintenir un ordre parfait. »

Cette réalité a longtemps été considérée par les successeurs des physiocrates comme une conception naïve de l’économie. Pour les penseurs des XIXème et XXème siècles, il était clair que toute une économie industrielle et immatérielle se développait rapidement, et l’idée que l’essentiel de la valeur puisse venir de la production agricole est apparue en contradiction avec la réalité qu’ils observaient. La physiocratie a ainsi rejoint la loi de Say et le malthusianisme dans le grenier des concepts primitifs. Et en 2019 effectivement, l’agriculture représente moins de 11% du PIB mondial.

Or, ce calcul de la contribution à la vie de l’humanité par le PIB se heurte à une réalité, que nous avons oubliée : si l’industrie et les services ont pu ainsi capter l’essentiel de la valeur marchande produite dans le monde, c’est parce que les engrais et la mécanisation ont multiplié la productivité agricole et permis de nourrir 8 milliards d’humains, qui se sont inventés de nouveaux besoins.

Pour se représenter la répartition de la valeur produite, il suffit de penser à ce que nous faisons dans nos vies :

Nous mangeons
Nous nous vêtissons
Nous profitons d’un logement équipé et chauffé
Nous voyageons et nous déplaçons
Nous sommes soignés et consommons du healthcare (particulièrement dans les pays du nord)
Nous communiquons (digital)
Nous étudions et profitons d’une éducation élémentaire
Nous vivons en sécurité (police, gendarmerie, défense)
Nous consommons des produits culturels (cinéma, télévision)
Nous partons en vacances
Nous achetons (pour certains d’entre nous) des produits de luxe

Alors, comment réduire l’activité sans perdre les emplois correspondants, ou en inventant d’autres besoins, qui ne seraient pas émetteurs de CO2 ? Si nous sommes des adeptes de la physiocratie (quand le ventre est plein, on est déjà à moitié heureux), nous pourrions imaginer une humanité nourrie avec de l’herbe, vêtue et logée mais qui ne ferait rien d’autre. On reste chez soi, on ne voyage plus et on se cherche des occupations spirituelles. C’est un peu l’idée du revenu universel, qui vise à réduire à la fois le travail et le besoin puisque le revenu universel est nécessairement un tout petit revenu. Nous avons en fin de compte une humanité qui subsiste, mais qui renonce à la consommation et à la société des loisirs.

Cette stratégie, que nous qualifierons de décroissance, suppose de renoncer aux millions d’emplois industriels et de service qui ne sont pas immédiatement utiles à la vie. Une alternative moins extrême consisterait à renoncer à une partie de ces activités : celles qui sont le plus émettrices de CO2. Si nous renonçons à la viande, nous réduisons les émissions de CO2 d’un pays comme la France de 20%, si nous renonçons à l’automobile, nous réduisons encore de 15%, si nous renonçons aux chaudières à fuel et installons des pompes à chaleur (qui vont chercher la chaleur profondément dans le sol), nous réduisons de façon significative les émissions du résidentiel qui représentent 15% des émissions de CO2 et ainsi de suite. Nous pouvons également, non pas doubler le trafic aérien comme le prévoient les transporteurs, mais inciter les Français à ne plus prendre l’avion. En revanche, nous conservons les activités culturelles et digitales, mais en exigeant que les serveurs informatiques soient alimentés et refroidis par des sources d’énergies renouvelables. Pour ce qui concerne le commerce mondial, très émetteur de CO2 du fait du transport maritime, nous privilégions la consommation locale et initions une sorte de démondialisation, au moins partielle.

Il n’est donc pas si compliqué que cela de produire un effort, qui permettrait de rester en deçà de l’objectif des 2°C.

Reste à savoir comment remplacer les emplois directs occupés dans les entreprises productrices, qui se verraient privées d’une partie significative de leur activité (Air France, Total, ADP, les énergéticiens, les éleveurs de bétail, les distributeurs…) et les emplois indirects (informaticiens, entretien, publicité, ressources fiscales, immobilier…). Cela fait du monde, et c’est toute la question.

Une telle décision impliquerait également de rompre avec le libéralisme économique, qui consiste à laisser chacun libre de ses initiatives entrepreneuriales et de ses investissements, elle suggère également le retour d’une planification centralisée, qui n’a pas laissé de bons souvenirs ni prouvé son efficacité.

Et si, pour des raisons de survie, et par on ne sait quel miracle, la volonté politique devait s’imposer, il faut garder à l’esprit que le réchauffement climatique est une problématique mondiale et que la France ne représente que 1% des émissions de gaz à effet de serre dans le monde. Or, ni l’Inde, ni l’Afrique, ni les Etats-Unis ne sont partis dans cette direction.

3 Commentaires

  1. Je viens de m’inscrire mais en même temps je recevais une invitation à une réunion à laquelle je ne peux me soustraire.
    Merci de bien vouloir annuler mon inscription à cette soirée. Désolé du dérangement.
    JL

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