Peut-on sauver les insectes ?

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Wooden insect hotel or insect house placed in a city environment.

Où sont passés les innombrables espèces d’insectes qui visitaient les fleurs multicolores dans nos bois, prairies et chemins forestiers ? Les entomologistes parlent du “syndrome du pare-brise” : s’il y a une dizaine d’années conduire une voiture quelques heures sur une route assurait de retrouver son pare-brise recouvert d’insectes, faites le même trajet aujourd’hui et la vitre sera quasiment immaculée. Déjà en octobre 2017 Le Monde publiait un article[1] relatant une étude démontrant que depuis 1989, 80% des insectes d’Europe avaient disparu. Il s’agit d’une véritable hécatombe invisible puisque selon une autre étude[2] publiée le 11 février dans la revue Biological Conservation, les insectes du monde entier sont en voie d’extinction. Cette étude fait le bilan de tout ce qui a été publié dans ce domaine scientifique depuis environ 40 ans. Selon Francisco Sanchez-Bayo et Kris Wuckhuys, les auteurs de la synthèses de 73 études, les insectes pourraient disparaître dans les décennies à venir si nous n’agissons pas. Des lépidoptères (les papillons), des coléoptères, certains types de scarabées, des bousiers, des charançons, des hyménoptères (abeilles, fourmis, guêpes) sont menacés.

Les causes du déclin mondial des insectes

Si la proportion d’espèces de vertébrés en déclin est d’environ 10%, selon leur bilan celle des insectes est de 41%, ce qui est effrayant. Pour les scientifiques, ce déclin est dû à une accumulation de facteurs, tous liés aux activités humaines. Changement climatique, urbanisation, déforestation et intensification de l’usage des pesticides ont une action catastrophique sur les populations d’insectes. Les pesticides tuent et désorientent les insectes car ils agissent sur leur système nerveux central, notamment les néonicotinoïdes. Les néonicotinoïdes sont les insecticides les plus utilisés dans le monde pour la protection contre les insectes parasites des cultures et des animaux, aussi bien d’élevages industriels que domestiques. Ces produits sont très peu biodégradables, et ils provoquent la diffusion de cette molécule dans les sols et dans tout l’écosystème où elle finit par atteindre des populations d’êtres vivants qui n’étaient pas ciblées. L’agriculture intensive est bien évidemment pointée du doigt. La principale cause de ce déclin est la destruction des habitats due à cette agriculture intensive mais aussi à l’urbanisation. En France près de 75000 hectars de terres agricoles sont artificialisées chaque année, or les insectes sont extrêmement spécialisés, et sans une diversité floristique et faunistique, une immense partie des papillons ne peuvent plus vivre sans la plante qui accueillait leur chenille (les plantes hôtes). Certains insectes sont opportunistes et s’adaptent, mais en cultivant une unique espèce de plante comme dans les cultures intensives, nous ne pouvons plus retrouver la diversité d’insectes d’antan.

Pourquoi sont-ils nécessaires ?

On parle souvent des menaces d’extinction qui pèsent sur certaines espèces de vertébrés, mais avec l’effondrement des insectes, c’est toute la biodiversité qui est menacée. Ils sont d’une importance vitale pour la survie de nos écosystèmes. D’abord parce que leur disparition progressive entraîne une diminution du nombre de leurs prédateurs, comme les grenouilles ou les oiseaux. Elle influe sur les cultures pollinisées et donc notre alimentation. Un tiers de ce que nous mangeons (tournesol, fruits, légumes) dépend des pollinisateurs. Les plus connus sont les abeilles mais il y a plusieurs milliers d’autres espèces en France : des mouches, des guêpes, des coléoptères, et même les fourmis. La FAO craint ainsi une pénurie alimentaire faute de biodiversité, et publie pour la première fois un rapport[3] mondial sur risque de pénurie alimentaire en raison de la diminution drastique de la biodiversité. Les insectes permettent aussi la dégradation de la matière organique. (Les feuilles mortes, les bois morts, les bouses dans les prairies.) Ainsi, dans certains écosystèmes, les fonctions de décomposition ou de pollinisation ne sont plus assurées, cela pourrait baisser la productivité de certaines zones cultivées. Mais la biodiversité n’est pas seulement utile, elle a une valeur de patrimoine qu’il faut protéger.

Que font les autorités ?

La Commission Européenne a suspendu 3 néonicotinoïdes en 2013 sur la base des travaux de l’AESA (Autorité européenne de sécurité des aliments). Plusieurs études scientifiques ont prouvé la toxicité de ces insecticides sur les abeilles et bourdons. Début juin 2018, la Commission européenne a proposé « la toute première initiative de l’Union européenne (UE) visant à enrayer le déclin des insectes pollinisateurs sauvages[4] », dans le but de remédier aux conséquences sociales et économiques de la diminution des insectes. Une sensibilisation des enfants et citoyens était également prévue.

 En Allemagne, le ministre fédérale de l’environnement a annoncé le 17 février 2019 un nouveau projet de loi pour endiguer le phénomène et augmenter les fonds destinés à la recherche. Le texte propose de limiter le bétonnage et de réduire l’usage des pesticides.

La ministre de l’environnement Svenja Schulze a ainsi déclaré dans l’hebdomadaire Bild : «Nous, êtres humains, avons besoin des insectes. Ils méritent d’être protégés par une loi spécialement conçue pour eux. Ce texte protègera non seulement les coléoptères et les bourdons terrestres mais surtout nous-mêmes». Le projet de loi s’accompagne d’une enveloppe de 100 millions d’euros par an, dont 25 millions d’euros pour la recherche. Le texte interdit d’ici 2050 le bétonnage de tout nouveau terrain pour la construction de lotissements ou de routes. Il vise aussi à restreindre l’éclairage nocturne pour éviter de désorienter les insectes. Le plan allemand prévoit également une réduction significative de l’utilisation des pesticides et d’autres substances qui nuisent aux habitats des insectes, avec une sortie du glyphosate à partir de 2023. Cependant, la ministre de l’Environnement sociale-démocrate pourrait éprouver des difficultés pour faire voter cette loi puisque le parti d’Angela Merkel, les chrétiens-démocrates (CDU), gère le budget du ministère de l’Agriculture et il est proche des agriculteurs. Ce ministère s’est montré favorable en 2017 à Bruxelles à la prolongation de l’usage du glyphosate.

Une politique doit être menée au niveau de l’aménagement des paysages, par exemple replanter des haies pour recréer des communauté d’insectes. Il faut des lois au niveau international pour réguler cela. Nous devons veiller à préserver davantage la nature qui nous entoure, à maîtriser au plus vite l’utilisation de fertilisants synthétiques et organiques, sans parler des doses énormes des pesticides répandues dans les champs. Il faudrait repenser notre alimentation, notre manière de vivre, étendre les zones protégées et naturelles, changer nos pratiques et chercher à arrêter ses épandages agricoles de pesticides ou plutôt de biocides, penser une agriculture moins demandeuse de tous ces produits. Certaines initiatives se mettent en place : jachères, parc à insectes qui permettent au moins de sensibiliser sur l’importance de ces insectes, casser l’imperméabilisation des sols urbains. Cela peut aller vite mais il faudrait déjà qu’il y ait une véritable volonté de la part des pouvoirs publics de mettre ces mesures en oeuvre. Individuellement, nous pouvons nous interroger chaque fois que nous souhaitons modifier un milieu, repenser notre rapport avec les animaux et particulièrement les insectes qui ne sont pas toujours nuisibles comme nous pouvons le penser, bien au contraire.


[1] https://www.lemonde.fr/biodiversite/article/2017/10/18/en-trente-ans-pres-de-80-des-insectes-auraient-disparu-en-europe_5202939_1652692.html

[2] https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0006320718313636

[3] http://www.fao.org/news/story/fr/item/1181464/icode/

[4] https://www.actu-environnement.com/ae/news/insectes-pollinisateurs-commission-mesures-31395.php4

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