Assistons-nous à une banalisation de la violence ?

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A grungy, grainy black and white collage made up of newspaper clippings pertaining to topic of the violence and crime found in the world

Qu’elle soit représentée dans les films et les jeux vidéos, relatée par les médias ou sur internet, la violence est omniprésente dans notre quotidien.

Dans ce que nous offre l’actualité médiatique et politique, les faits de violence sont récurrents. Entre les fusillades meurtrières et sanglantes dans les lycées aux Etats-unis, les affrontements entre les forces de l’ordre et les gilets jaunes, la montée de l’antisémitisme en France, la montée des violences conjugales et du sentiment d’insécurité… nous sommes très tentés de décrire via l’observation du contenu médiatique une banalisation de la violence généralisée. Mais qu’en est-il réellement ? Constate-t-on une augmentation de la violence dans nos sociétés ?

Tout d’abord, que signifie réellement l’expression “banalisation de la violence”, et surtout correspond-t-elle à la description que nous souhaiterions faire de l’actualité ?  De quelle(s) forme(s) de violence parlons-nous ?

Banalisation de la violence : impression ou réalité ?

Ce que l’on comprend d’abord dans l’expression “banalisation de la violence”, c’est le constat d’une violence palpable, commune, et courante. Cette formulation nous renseigne en premier lieu sur l’expression d’un  sentiment d’accoutumance à la violence. Mais cette violence, est-elle pour autant “banalisée” ?  En d’autres termes, est-elle acceptée comme une fatalité de notre quotidien ? Il faut déjà comprendre de quelle(s) violence(s) nous parlons. Peut-être qu’en nous penchant d’un peu plus près sur le rapport que nous entretenons à la violence dans notre société, nous pourrions mieux comprendre d’où provient ce sentiment qui nous anime, et s’il est avéré ou non. Et nous nous confrontons à un premier paradoxe, aussi croustillant que troublant. Alors qu’il nous arrive d’êtres fascinés et attirés par une violence exaltée, sublimée et décomplexée dans les fictions à travers les jeux vidéos et les films, les violences relayées par les mass-média et les réseaux sociaux provoquent l’indignation et le dégoût. Il y aurait donc une violence que l’on accepterait d’observer, tandis qu’une autre serait insupportable mais que l’on s’acharne pourtant à montrer… et que nous persistons à regarder. Serait-ce cela, une banalisation de la violence ? La banalisation de la violence décrit-elle une violence des images ? Et  que nous renseigne cette ambivalence sur notre rapport à la violence au sein de notre société ?

Le sociologue Laurent Mucchielli, dans une interview accordée au journal Le Point[1], peut nous éclairer sur ce phénomène. Nous aurions une tendance à idéaliser le passé et l’histoire de nos sociétés, en les confrontant à un présent plus sombre. Ce paramètre se mesure particulièrement lorsque nous l’appliquons à violence. Nous sommes toujours tentés de décrire une violence toujours plus spectaculaire, plus forte, plus ancrée, mais en oubliant parfois la violence du passé.

 Car notre fascination pour les faits de violence ne date pas d’hier, comme le relate un historien spécialisé en sociologie :

« La fascination pour les faits divers sordides date d’aussi longtemps que les médias. En Angleterre, dès le XVIe siècle, les journaux s’intéressent aux histoires de crimes.»[2], affirme le professeur d’histoire de l’Europe moderne à l’Université du Québec à Montréal Pascal Bastien.

Bien avant le XVIe siècle, la mythologie Grecque mettait déjà en scène une violence tragique, sanglante et théâtrale, et la décrivait comme une puissance génératrice autant que destructrice. Elle est présentée comme une force nécessaire et fondatrice de notre monde.

Défendre la violence comme un mal nécessaire est, d’un point de vue éthique, difficilement soutenable. Et bien qu’elle soit un thème récurent dans les différentes mythologies, elle n’est jamais banalisée pour autant, et est peinte dans des styles littéraires accentuant son caractère tragique. Mais cette fascination ancienne pour la violence nous a t-elle conduit à une société du spectacle, où elle est devenue une fatalité que l’on cherche désormais à sublimer ?

LA violence ou LES violences ?

Soyons précis : toutes les violences ne sont pas à mélanger. Tout d’abord, elles ne se manifestent pas de la même manière et ne découlent pas des mêmes causes. Elles sont de natures et de degrés divers. Si nous développons en nous le sentiment que l’on assiste à une banalisation, il est empiriquement complexe de confirmer ou d’infirmer cette impression. Le sociologue Michel WIEVIORKA nous donne à ce titre dresse un constat qui peut nous décourager.  Lors d’une conférence donnée à Genève, la violence, entendue comme telle, serait très difficile à décrire, car elle se présente sous d’innombrables incarnations, aux impacts différents.

Dès qu’apparaît le mot de violence, d’innombrables problèmes surgissent, à commencer par celui de savoir de quoi nous parlons. Car le terme de violence amalgame un immense ensemble de notions, elles-mêmes plus ou moins confuses ou embrouillées . Violence physique, ou aussi symbolique ? Réelle, ou perçue ?  Individuelle, ou collective ? (Etc…)”[3]

 Complexe, certes, mais pas impossible. Nous pouvons reconnaître un tronc définitionnel commun au concept de violence : “contrainte, physique ou morale, exercée sur une personne en vue de l’inciter à réaliser un acte déterminé.” (Source : définition du Petit Larousse). Si l’on se reporte à l’actualité en France, le mouvement des gilets jaunes constitue pour nous un exemple saisissant pour décrire les différentes incarnations possibles de la violence.

De la confrontation frontale et directe entre les forces de l’ordre et les manifestants, aux joutes verbales échangées entre les corps sociaux et politiques, l’actualité à laquelle nous confronte le mouvement des gilets jaunes indique à quel point nous devons parler DES violences, et non de LA violence, qui ne sont pas perpétuées par les mêmes acteurs, qui n’ont pas les mêmes formes. 

Elles sont amenées sur les plateaux de télévision comme sujets de débats, dénoncées et discutées à outrance sur les réseaux sociaux. Devenant un sujet omniprésent de la sphère médiatique, nous développons alors un sentiment d’accoutumance face à l’exposition de ces violences. Au regard de l’Histoire, ces violences multiples (sociales, physiques, morales, politiques) ne sont pas inédite, comme nous les pousseraient à penser l’actualité, ni dans leurs existences propres, ni dans leur traitement médiatique. Il ne s’agit pas ici de relativiser ces violences et d’annuler leur gravité ou leur impact, mais bien d’enquêter sur le prétendu phénomène d’une “banalisation des violences”. Car une différence de taille persiste entre les violences réelles et la violence des images. Quel lien de causalité existe entre ces deux formes de violences ?

L’acte de consommer de la violence rend-il violent ?

Comme nous l’avons vu précédemment, les violences constituent une grande partie de la consommation médiatique et fictive.  Nous retrouvons même une violence sublimée dans les mythes et récits originels. Quels sont leurs impacts sur nos comportements ? Sur nos enfants ? Quels rapports  lient les violences des images aux violences réelles ?

Cette question passionne les débats actuels. Mais il s’agit d’un véritable défi épistémologique. Car s’il est très tentant de trouver des liens de causalité entre, par exemple, le fait de jouer à des jeux vidéos violents (First Personal Shooter) et des violences perpétrées (elles seraient répétées) dans le monde réel, il est très difficile de prouver ces liens. La fusillade dans un lycée Parkland en Floride, survenue le 14 février 2018, a provoqué la mort de 17 personnes et a fait 15 blessés. Le lycéen auteur de la fusillade jouait à des jeux vidéos violents (FPS). Peu après, le président américain Donald Trump jugeait les jeux vidéos comme étant la cause principale du drame. Il a donc consulté l’Entertainment Software Association (ESA), le principal lobby défendant les intérêts de l’industrie du jeu vidéo aux États-Unis.

Dans ce contexte, les chercheurs de l’Oxford Internet Institute expliquent dans un article du 13 février 2019 avoir travaillé sur un large échantillon de personnes : 2008 personnes au total. Il comprenait 50% d’adolescents britanniques âgés de 14 et 15 ans ainsi que 50% de personnes responsables de ces jeunes. Les chercheurs ont expliqué, au cours de cette étude,  les dernières expériences de jeu menées par les jeunes, ainsi que les contenus violents des jeux en eux-mêmes. Après une observation de leurs comportements dans la vie réelle, ils sont arrivés à la conclusion qu’il n’était pas encore possible de révéler une corrélation entre les jeux vidéo violents et la violence dans la vie réelle, non pas que le lien n’existait pas, mais qu’il était sûrement infime tandis que d’autres causes (état psychologique, pression sociétale/familiale, etc…) étaient beaucoup plus déterminantes dans l’étude des comportements violents.

Il ne faut donc surtout pas confondre “banalisation” et “récurrence”.

Si la violence est récurrente, parfois sublimée, ne la banalisons pas pour autant. Car banaliser relève d’un acte précis : il s’agit d’ôter à un événement son caractère original, rare et singulier. Pour le cas des violences relatées dans les médias, comme celles que nous rencontrons dans notre quotidien, ne laissons pas l’accoutumance nous rendre insensibles, sans quoi nous commencerons sûrement à réellement entrer dans une ère de banalisation.  

Louis Blineau


[1]https://www.lepoint.fr/societe/laurent-mucchielli-il-n-y-a-pas-d-explosion-de-la-violence-06-06-2016-2044608_23.php

[2]https://www.actualites.uqam.ca/2013/medias-culture-et-violence

[3] René Girard, Antoine de Baecque, Michael Wieviorka, Violences d’aujourd’hui, violence de toujours : textes des conférences et des débats / XXXVIIes Rencontres internationales de Genève, Lausanne et Age d’Homme, 2000, p.87


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