Les Européens ont-ils cessé de croire en la vie ?

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silhouetted large group of people walking on busy city street over sunbeam.

Le problème de la natalité

Le taux mondial de natalité serait passé de 4,7 à 2,4 enfants par femme depuis 1950. Si la tendance globale est à la baisse, la chute est plus marquée dans certaines régions du monde, en particulier en Europe. Le dernier bilan démographique de l’Insee[1] l’a montré : si la natalité reste élevée en France par rapport aux autres pays européens, les Français font de moins en moins d’enfants. Le dynamisme démographique ralentit lentement mais régulièrement depuis 2012. En effet, le taux de fécondité, qui avait largement progressé depuis 2002, est passé sous la barre des deux ­enfants par femme, pour tomber à 1,88 en 2017 (contre 2 en 2012). La différence entre les naissances et les décès n’a jamais été aussi faible depuis la seconde guerre mondiale (164 000 personnes.) L’âge moyen des mères à la naissance de leur premier enfant a tendance à croître : en 2015, en France, les femmes donnent naissance à leur premier enfant à 28,5 ans en moyenne, soit quatre ans et demi plus tard qu’en 1974. Cette hausse est l’une des cause de la faible natalité de ces dernières années. En effet, le nombre de femmes aux âges où elles sont les plus fécondes diminue selon l’insee (de 20 à 40 ans), et cela depuis le milieu des années 1990 : elles sont 8,4 millions en 2018, contre 8,8 millions en 2008 et 9,1 millions en 1998. D’autre part, l’Insee rappelle que 614.000 décès ont été recensés l’an dernier. Soit 8.000 de plus qu’en 2017, ce qui correspond à une hausse de 1,3 % sur un an.

 Cette augmentation est liée, d’une part, à l’arrivée des générations nombreuses du baby-boom à des âges de forte mortalité, et d’autre part à l’épidémie de grippe de l’hiver 2017-2018. L’immigration a ainsi un impact décisif dans la démographie. En Hongrie, le premier ministre Viktor Orban a lancé une campagne pro-famille combattant le recours à l’immigration pour répondre au déficit démographique européen. Ce défi nataliste est partagé par d’autres politiciens populistes en Italie ou en Pologne, où les taux de fécondités restent relativement bas. Le ministre de la Famille italien Lorenzo Fontana, catholique assumé, a par exemple l’intention d’offrir un terrain agricole aux familles qui auront un troisième enfant entre 2019 et 2021.

Nous sommes 7,7 milliards d’habitants sur Terre, et on compte quelques 80 millions d’êtres supplémentaires chaque année, soit 220 000 personnes de plus par jour. À ce rythme, même s’il décélère aujourd’hui, la population mondiale devrait dépasser les 8 milliards dès 2022, pour atteindre 10 milliards en 2050. Quand on connaît l’influence des activités humaines sur la biosphère et les limites des ressources de la planète, il peut devenir difficile d’accepter l’idée de cette expansion humaine. Face à ce constat, que doit-on changer ? Faut-il envisager d’arrêter de faire des enfants pour sauver la planète ? La baisse de la natalité dans les pays européens peut-elle être aussi le signe d’une perte de foi en l’humanité ?

La dépression en Europe

Faire des enfants peut traduire d’une certaine foi dans l’avenir. Pour l’Union des Associations Familiales de Paris, cette baisse de la natalité marquée et rapide, qui concerne toutes les catégories sociales est inquiétante. Elle y voit une « preuve probable que les familles ont de moins en moins confiance dans l’avenir et que leur existence au quotidien avec des enfants s’est dégradée[2]». Certaines femmes choisissent par exemple de ne pas avoir d’enfant pour des raisons écologique, on les appelle les Ginks, pour Green Inclination No Kids (engagement vert, pas d’enfant). La peur de l’avenir n’est sans doute pas la cause principale de la baisse de la natalité en Europe, et ce n’est évidemment pas, à l’inverse, le bonheur qui explique l’explosion démographique en Afrique. (D’ici 2050, on estime que l’Afrique subsaharienne comptera 2,2 milliards d’habitants, soit trois fois plus que l’Europe.) Mais on peut se demander si dans l’avenir la dépression aura un impact sur les natalités, d’autant plus qu’elle est le principal facteur contribuant aux problèmes de santé mentale en Europe. Une personne sur sept souffre d’un sévère trouble de l’humeur au cours de son existence. Chaque année, environ 7 % de la population est atteinte d’une dépression majeure.  Et cette proportion dépasse les 25 %, si l’on tient compte de l’anxiété et des formes légères de dépression. Plus généralement, les troubles neuropsychiatriques représentent 19,5 % de la charge de morbidité[3] dans la Région européenne, et 26 % dans les pays de l’Union européenne. Jusqu’à 50 % des congés de maladie chroniques sont imputables à la dépression et à l’anxiété, de plus,  environ 50 % des dépressions majeures ne sont pas traitées. Les chiffres sont éloquents, et les jeunes sont de plus en plus touchés : une personne de 25 ans est aujourd’hui 3 à 10 fois plus exposée à la dépression qu’il y a 60 ans. Or ce sont ces mêmes jeunes qui sont susceptibles de faire des enfants. Quelles sont les causes de cette augmententation ?

Si le niveau de vie des gens a fortement progressé depuis les années 50, la condition mentale et le bien être intérieur se sont dégradés. Olivier James, psychologue clinicien et auteur de Britain on the Couch, montre en quoi la société capitaliste nous rend malheureux[4] : «La société capitaliste du chacun pour soi (individualisme) et du tout pour soi (égoïsme) fait que la dépression domine, la violence explose et les compulsions comme les troubles alimentaires et les addictions sont devenues endémiques ». Selon le clinicien : « Quand l’attente dépasse les résultats réels, on devient soit agressif et frustré, soit déprimé. Et ce sentiment ne disparaît pas tant que la réalité n’a pas rattrapé les aspirations. » Si le capitalisme et la société de consommation attisent effectivement ce sentiment de déception et de désenchantement, on peut également penser aux catastrophes climatiques en cours qui alourdissent un peu plus le caractère absurde de la vie humaine.

Bonheur et lucidité ?

Alors comment être heureux et atteindre l’ataraxie[5] lorsque nous avons pleinement conscience des catastrophes que l’Homme est en train de déclencher, des guerres, des formes d’inégalité et d’injustice, la mort ? Seuls les inconscients peuvent-ils accéder à quelques moments de bonheur ? Albert Camus disait de Sisyphe qu’il faut l’imaginer heureux[6], poussant éternellement son rocher en haut d’une montagne. Il est clairvoyant et connaît l’étendue de sa condition misérable et pourtant il peut choisir la joie dans la contemplation. La philosophie stoïcienne nous donne également des pistes de réponse. L’Homme pourrait atteindre la paix intérieure en se délivrant d’abord de craintes qui sont infondées. Il ne faut donc ni redouter la mort, ni les dieux, car la seule réalité qui est, c’est le temps actuel et celui des actes. Selon les stoïciens, le bonheur c’est la vertu, et elle consiste à apprendre à distinguer ce qui dépend de nous, et ce qui n’en dépend pas. Tout vivant est effectivement exposé à la maladie, à la mort, et à certaines grandes catastrophes, et ces événements ne dépendent pas de nous. Ne pas saisir cela c’est mener une vie de souffrance et d’aliénation. Nous pourrions donc se libérer de ce mal et comprendre “qu’il ne faut pas demander que les événements soient comme nous le voulons, mais il faut les vouloir comme ils arrivent; ainsi notre vie sera heureuse.[7]

Pour autant, l’éthique stoïcienne n’est pas fataliste et ne doit pas être pensée comme une résignation. Nous pouvons sans doute agir sur certains évènements catastrophiques en cours, qui dépendent bien de l’Homme.

Causa Mundi approfondira davantage toutes ces questions autour de la dépression très prochainement en vidéo.


[1] https://www.insee.fr/fr/statistiques/3692693

[2] http://www.udaf75.fr/naissances-la-baisse-se-poursuit.html

[3] La charge de morbidité est un indicateur de santé développé par la Banque mondiale, l’OMS et l’université de Harvard. Il quantifie la perte de vies ou d’activité humaines pour cause de décès précoce, de maladie et d’incapacité.

[4] Voir l’article dans l’hebdomadaire Courrier international : https://www.courrierinternational.com/article/1997/10/23/pourquoi-le-capitalisme-avance-nous-rend-si-malheureux

[5] Du grec ancien ἀταραξία, ataraxía (« absence de troubles »).

[6] Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe , 1942, dans Œuvres complètes , tome I, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2006, pp.303-304

[7] Epictète, Le manuel.

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