Les Français sont-ils des losers ?

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Lorsqu’on verse un vaste coup d’œil sur l’histoire de France, on constate que la première des qualités des Français est la résilience. Parce que l’histoire de France est, en majeure partie, une succession de défaites. Dans les années 1980, les cours d’histoire commençaient au CP par l’épopée de Vercingétorix, un des plus grands perdant de l’histoire universelle, et ils s’achevaient en terminale par la débâcle de 1940 et, entre les deux, on étudiait les terribles défaites de la Guerre de cent ans, la perte du Canada, la perte des Indes et d’innombrables batailles et escarmouches, qui ont rarement penché en faveur des Français. Et malgré tout, notre pays poursuivait sa destinée, dans ses frontières, comme s’il était incoulable, à défaut d’être invincible.

Et il faut bien reconnaître que, face aux Allemands, Vercingétorix fait pâle figure comparé à Arminius, qui vainquit les légions de Varus à la bataille de Teutobourg, lui barrant les routes de la Germanie. Et face aux Anglais, les trois défaites de Crécy (1346), de Poitiers (1356) et d’Azincourt (1415) sont d’autant plus inexcusables que, non seulement les Français étaient en sureffectif, mais ils ont répété trois fois la même erreur : ordonner à la cavalerie lourde de charger des archers sur un terrain boueux. Comment peut-on recommencer trois fois la même erreur, alors que foncer vers des archers aurait dû paraître, dès la première bataille, quelque peu présomptueux ?

Doit-on pour autant conclure que l’assurance allemande s’expliquerait parce que les Allemands commencent leur histoire par une victoire, quand le doute français serait dû au fait qu’ils la commencent par une défaite ? Et, surtout, doit-on considérer que les innombrables défaites des armées françaises face aux Anglais proviendraient d’un problème que les Français entretiendraient avec la réalité ? Ainsi, à Crécy ou à Azincourt, les Français n’auraient pas vu pas le terrain tel qu’il était, mais tel qu’ils le souhaitaient et même tel qu’ils l’auraient préalablement défini, pour des raisons idéologiques (c’était à la chevalerie de s’illustrer et de remporter la victoire).

Parce que les Français ont effectivement un problème de perception de la réalité.
Ils sont confrontés à ce problème lorsqu’il s’agit d’économie (on se plaint des inégalités alors que la France est le pays qui taxe et qui redistribue le plus), lorsqu’il s’agit d’idéologie (succès du freudisme, des divers mouvements trotskystes, maoïstes, ou des idéologies post-modernes, telles que la théorie du genre) et même en linguistique. Parce que le Français est une langue qui est remplie d’images et de métaphores : on parle de bouche d’égout ou du plafond de la carte bancaire. Et pire encore, le Français ne se parle pas comme il s’écrit. Le nombre de lettres qu’on ne prononce pas dépasse de très loin, ce qui peut se rencontrer dans d’autres langues européennes. Comment expliquer à un étranger que le mot « gars », se prononce « gà » et qu’il s’écrit pareillement au singulier et au pluriel, que « maintenant » signifie now (ou yetzt), que chatte prenne deux « t » et rate (la femelle du rat) un seul, ou que la suite de trois voyelles « eau » se prononce « o ». Le fait de distinguer à ce point la réalité de ce qui sert à la décrire crée une distance avec les faits, qui risque bien, dans certaines situations, de se transformer en négation du réel.

Mais la langue française n’est pas que très compliquée à l’écrit, elle est aussi profondément conservatrice. Songez que l’accent circonflexe sert, notamment, à marquer la disparition d’un « s ». Ainsi, le mot forêt s’écrivait et se prononçait « forest », mais parce que nous n’aimons pas rompre définitivement avec le passé, nous avons décidé de nous souvenir de ce pauvre « s », en ajoutant sur la voyelle un accent en forme de chapeau chinois.

En 1990, alors qu’il était premier ministre, Michel Rocard avait pris conscience de ce problème : l’Anglais supplantait le Français, non seulement parce que la puissance anglosaxonne dominait son époque, mais aussi parce que l’orthographe française était devenue trop complexe. Cette initiative, comme les précédentes tentatives de réforme de l’orthographe, n’a abouti sur rien. La levée générale de boucliers fut telle, que le premier ministre dut renoncer.

La culture française est donc ainsi profondément conservatrice et elle se fait sa propre représentation de la réalité ; mais cela explique-t-il pour autant le nombre des défaites militaires qui ont ponctué notre histoire ? Et, dans ce cas, comment expliquer la résilience du peuple français, qui n’a quasiment jamais perdu de territoires autour de son pré carré, malgré les défaites ?

Et bien, parce qu’après en avoir pris plein la tête, les Français ont toujours tenté de se reprendre. Lorsqu’ils sont acculés par une succession de fautes stratégiques et tactiques, il se trouve des personnalités pour voir le réel tel qu’il est et remettre le pays sur ses rails. Ainsi, après les terribles défaites de la Guerre de succession d’Espagne, qui provoquèrent l’effondrement quasi-total de la France, on vit émerger le Maréchal de Villars, un chef de guerre extrêmement réaliste, à qui ont doit la fameuse phrase « encore une défaite comme celle-ci (à la bataille de Malplaquet les alliés ont enregistré trois fois plus de pertes que les Français) et nous aurons gagné la guerre », après le règne fou de Charles VI et la victoire, pensait-on définitive, des Anglais pendant la Guerre de cent ans, on vit Charles VII et Jeanne d’Arc, après le premier traité de Paris, qui consacra la perte des Amériques, on vit de Grasse et Lafayette et, bien entendu, après la débâcle de 1940 et le désastre politique de la guerre d’indépendance algérienne, on trouva Charles de Gaulle.

Lorsque les Français doutent, las qu’ils sont que le réel ne corresponde pas à la représentation qu’ils s’en font, ils rêvent à un chef qui serait très différent d’eux, une sorte d’optimus vir. Mais le prix est cher à payer, et on se prend parfois à rêver que les Français finissent par voir la réalité telle qu’elle est, dès le premier mouvement, sans attendre un désastre. Et cela pourrait commencer par une vraie réforme ambitieuse de l’orthographe. Que le Président Macron lance le projet et on verra si notre bon peuple français a changé.

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