Carlos et Nicolas Fouquet : la gloire & la richesse, jusqu’au suicide

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La réussite et l’enrichissement, jusqu’où ? Pour comprendre cette question, il faut soit avoir connu un destin exceptionnel, soit avoir vécu une bulle. L’entrepreneur ou l’investisseur, dont la richesse augmente de façon exponentielle pendant une période de forte spéculation, se découvre un goût pour le jeu et pense que ses actions, selon l’expression consacrée, monteront jusqu’au ciel. Les personnes qui ont connu la bulle Internet se souviennent peut-être de la société Fi System, qui fut une des valeurs les plus symboliques et les plus spéculatives du Second Marché. L’auteur de ces lignes a procédé à l’introduction en bourse de cette société en 1998 pour une valeur de 80 millions de Francs, six mois plus tard, elle en valait 16 milliards. Chaque jour, son patrimoine – mon patrimoine – augmentait en moyenne de 100.000 Francs. De quoi perdre tout bon sens et rêver que rien n’allait arrêter cette tendance, jusqu’à l’effondrement des valeurs digitales en septembre 2000.

Mais l’affaire Ghosn n’est pas qu’une affaire de frénésie spéculative, elle en rappelle une autre, plus ancienne et plus fameuse, qui vit la chute et l’enfermement pour vingt ans du surintendant des finances Nicolas Fouquet. Comme Ghosn, Fouquet était d’une avidité sans limite, multipliant les détournements et les acquisitions, menant grand train et entretenant une cour d’artistes et de poètes. Comme Ghosn, Fouquet s’est senti invulnérable vis-à-vis des ceux qui l’entouraient, et lui aussi savait qu’il fallait parer les menaces éventuelles, il a donc fait fortifier son marquisat de Belle-Ile, pour s’y retrancher si jamais les choses devaient mal tourner. Et comme Ghosn, il a été dénoncé par un collaborateur, Jean-Baptiste Colbert, alors simple intendant, qui est allé voir le Roi avec un dossier constitué par ses soins. Fouquet était démonstratif, il aimait exposer sa fortune, jusqu’à cette fameuse fête de Vaux, qui révéla à tous, et notamment au Roi, l’étendue incommensurable de ses prébendes.

Pourquoi le surintendant, qui était d’une grande intelligence et un remarquable manœuvrier, a-t-il donné cette fête qui, de toute évidence, allait le perdre ? Pourquoi Carlos Ghosn, si ce que dit la presse est vrai, a-t-il réalisé tous ces montages, alors qu’il était évident qu’ils seraient découverts, ne serait-ce qu’au moment où il quitterait le groupe ?

Parce que pour l’un, comme pour l’autre, le bouton de la réussite a été poussé jusqu’au suicide. « Rien n’est pire d’échouer, sinon d’avoir réussi » disait Gabelot de Gonzague. Et comme tout joueur rêve en secret de perdre, certains personnages ne voient aucune échappatoire au succès qu’ils ont connu. Quelle pourrait être l’étape suivante ? Le vieillissement, la vie pépère, la jouissance passive ? Et qui ou quoi pourrait donner à Ghosn l’excitation exercée par le pouvoir ?

Dans une interview à la télévision canadienne, Salvador Dali explique la chute d’Hitler par un mécanisme similaire. Après avoir conquis le pouvoir, Hitler aurait choisi d’organiser sa propre chute, la plus spectaculaire et la plus catastrophique qu’il soit possible. « Qu’allait-il faire ensuite, louer des appartements ? » Napoléon n’a-t-il pas fait de même en attaquant la Russie ? Et Jules César en licenciant sa garde, alors que Rome était remplie de rumeurs de complot ?

Le joueur perd toute excitation, dès lors que la perspective de perdre – si possible de tout perdre – disparaît. L’annonce de décès des hommes exceptionnels laisse un goût amer : la réussite ne préserve pas de la vieillesse et de la mort. Jean-Louis David, Karl Lagerfeld, Steve Jobs sont morts dans un lit d’hôpital. D’autres choisissent de pousser l’avantage un pont trop loin, jusqu’à ce que tout s’effondre, et de la façon la plus catastrophique et la plus spectaculaire qui soit possible.

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