Le Mythe d’une vie parfaite

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Tout un écosystème du bonheur s’est mis en place depuis quelques années, de nouveaux métiers se sont développés au service de cette quête performative. Aujourd’hui, le bonheur réside dans la  jouissance et la consommation, dans la réussite sociale et professionnelle que nous pouvons afficher sur nos réseaux sociaux.

L’industrie du bonheur 

La sociologue Eva Illouz[1] critique et analyse les ressorts de cette tyrannie du bonheur véhiculée par notre société. Il s’agit surtout selon elle d’une utopie néolibérale. Quelle que soit la situation, nous devrions être capable de surmonter la souffrance, de voir nos propres expériences comme un moyen de nous renforcer, il faut donc savoir faire preuve de positivité là où il n’y a que de la négativité. Les ouvrages de développement personnels et de psychologie positive sont de plus en plus nombreux et ils créent une nouvelle hiérarchie émotionnelle : ceux qui râlent, qui sont en colère ou malheureux sont pathologisés. Il faudrait donc se débarrasser de ces sentiments pathologiques. Les sentiments de colère envers la société ou l’espèce humaine sont souvent rendus inaudibles, puisqu’il faudrait toujours accepter et changer notre regard pour être heureux.

Il y a en fait une hyper responsabilisation des individus : si tu le veux vraiment, tu peux être heureux. Il ne s’agirait que d’une question de volonté. Chacun est responsable de son bonheur. En clair, si une personne souffre, c’est parce qu’elle n’a pas fait les bons choix pour arrêter de souffrir ou n’a pas été assez tenace pour surmonter les circonstances négatives. Combien de fois entendent ceux qui souffrent : “Tu réfléchis trop!”, “Laisse-toi aller, profite !” Comme si dépasser le malheur que peut provoquer la condition humaine n’était qu’une question de volonté.

Edgar Cabanas écrit ainsi : “Pour la psychologie positive, le bonheur n’est qu’une question de choix personnel.”

Pourquoi chercher à faire cesser ce malheur s’il nous semble tout à fait justifié et approprié à notre condition ? Il semble insoutenable de choisir les jouissances éphémères (et souvent illusoires) quand on considère que la lucidité nous a montré le véritable visage du monde.

Avec le néolibéralisme, il n’y a pas de société, il n’y a que les individus et leur famille. Ils sont seuls face à eux même et ne doivent demander de compte à personne. L’individu a un capital qu’il doit faire fructifier et il se voit lui aussi comme une marchandise qui circule sur un marché, il doit maximiser en quelque sorte sa propre valeur. La psychologie positive c’est une idée économique qui est appliquée à la psyché et à l’individu lui-même, puisqu’il est toujours question de devenir la meilleure version de soi-même. Le bonheur nous est vendu comme une marchandise, et on peut en identifier trois grands types selon Eva Illouz : les atmosphères,les ambiances, (ex : un voyage dans un club med) le tourisme est une marchandise intangible. Les petits cadeaux émotionnels lors de la fête de la St Valentin par exemple, ou la fête des mères, des pères etc. Un cadeau qui affirmerait notre lien avec une personne.Ensuite, la psychologie, on consomme l’expertise de quelqu’un qui va nous aider à aller mieux : l’industrie des manuels du développement personnel, l’industrie pharmaceutique.Le développement personnel n’est pas nécessairement inutile, certaines personnes en situation de grande détresse trouvent que ces méthodes les aident réellement. Il y a un réel besoin.

Comment sortir de ces philosophies du bien-être souvent égoïstes ? Si ce n’est pas cela le véritable bonheur, à quoi peut-il correspondre ? Comment se réjouir dans un monde ravagé par les crises sociales et écologique, les violences inouïes présentes dans la nature ?

Par quoi remplacer ces jouissances factices ?

Ces appels incessants à la joie sont insupportables quand ils nous guident le plus souvent vers une joie de carton-pâte. Ce bonheur n’a rien à voir avec ce que la sagesse grecque décrivait. Selon Aristote, le bonheur correspond à la pratique des vertus. A l’époque chrétienne l’idée de bonheur n’est plus si importante car c’est la souffrance qui est valorisé et nous connaîtrions la béatitude dans l’au-delà. Aujourd’hui le bonheur résiderait dans la réussite sociale, le fait d’être bien adaptée, et de n’avoir aucune plainte contre sa vie. La psychologie positive semble vouloir nous guider comme le faisait la religion, mais sans nous donner de normes claires sur notre comportement. Ce bonheur est donc seulement psychologique : il s’agit de nouvelles façons de s’organiser et d’organiser sa pensée pour apprécier les petites choses de la vie et transformer la pression et les événements négatifs en des opportunités. Chez les Grecs, le bonheur était lié à la vertu, au sens éthique et politique; dans “l’happycratie”, le bonheur est lié au contraire à une vision très individualiste.

“Je pense que si on dépensait autant d’énergie à défendre la justice ou le savoir, la société fonctionnerait mieux. Si nous partageons les mêmes problèmes, nous devons partager les solutions. On ferait mieux de construire une meilleure version de notre société qu’une meilleure version de nous-mêmes.[2]

On nous fait désirer des objets, des statuts sociaux, ce qui crée des frustrés du libéralisme.

Peut-être devrions-nous apprendre une certaine forme de sobriété et à accepter la frustration, enseigner un nouveau rapport aux objets pour ne pas s’aliéner. Les questions suivantes semblent essentielles : Quels sont nos désirs ? Ces désirs sont-ils légitimes ?

“Chacun a le pouvoir de se comprendre lui-même et de comprendre ses affects d’une façon claire et distincte sinon totalement, du moins en partie, et il a par conséquent le pouvoir de faire en sorte qu’il ait moins à les subir[3].”

La philosophie de la joie de Spinoza n’est pas un déni des tristesses actuelles. Une joie dure perdurerait malgré le constat de nos servitudes et la lucidité. Il enseigne la béatitude, qui repose sur l’âpreté du monde, une exploration de la douleur de vivre au point de la sublimer en bonheur d’exister. Il s’agirait de transformer nos idées inadéquates par un travail de réforme intellectuelle, de libération des passions qui nous font souffrir. Apprendre à penser de manière juste pour transformer les affects passifs (les passions) nous permettrait de comprendre que nous pourrions vivre en harmonie avec les lois de la nature. Une réorientation des désirs qui nous mènerait vers la joie. Tout ce qui existe est déterminé par des lois de la nature, il n’y a pas de libre arbitre selon Spinoza. Nous sommes ainsi mûs par nos affects, nos passions souvent inconscientes. Spinoza est un philosophe du plaisir mais du plaisir raisonné.


[1] Eva Illouz est une intellectuelle et une universitaire spécialisée dans la sociologie des sentiments et de la culture. Voir : Happycratie, Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Premier Parallèle, 2018.

[2]  Eva Illouz, interview pour le figaro : http://madame.lefigaro.fr/bien-etre/livre-happycratie-critique-injonction-au-bonheur-eva-illouz-edgar-cabanas-interview-auteurs-140918-150495

[3] Ethique, V, Prop.4, scolie.

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