Écologisme politique : limites et forces des modes d’action

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Big Green Hands with Cartoon Character - Protest- illustration on textured brown paper

Temps de lecture : 6 min

Climat actuel

Le 28 août dernier, Nicolas Hulot annonçait sa démission sur la matinale de France Inter :

« Je vais prendre (…) la décision la plus difficile de ma vie. Je ne vais plus me mentir. Je ne veux pas donner l’illusion que ma présence au gouvernement signifie qu’on est à la hauteur sur ces enjeux. (…) On s’évertue à entretenir voire à réanimer un modèle économique et marchand qui est la cause de tous ces désordres ».

Cette déclaration inattendue a frappé le monde médiatique et politique en France comme un véritable coup de tonnerre, en même temps qu’elle a encore plus affaibli les espoirs que l’on pouvait cristalliser autour du rôle du gouvernement dans le défi écologique.

Cette incapacité avouée par le ministre de l’Ecologie en personne à peser dans les décisions environnementales dans un gouvernement dont il fait pourtant parti témoigne du manque cruel d’actions concrètes des corps décisionnaires dans l’urgence de la situation. L’action des gouvernements est de plus en plus décrédibilisée en matière d’écologie.

Aucun pays de l’Union européenne ne respecte ses engagements pris lors de l’accord de Paris sur le climat[1]. Le mardi 18 décembre 2018, les ONG Oxfam France, Greenpeace France, la Fondation pour la nature et l’homme et l’association Notre affaire à tous ont annoncé leur projet de poursuivre l’Etat devant la justice, à l’aide d’un site Internet baptisé l’Affaire du siècle.

Depuis plusieurs dizaines d’années, et ce bien avant la création d’un poste de ministre de l’écologie au sein du gouvernement, le militantisme écologique explose et représente aujourd’hui un écosystème à part entière. Bien qu’ils diffèrent dans leurs modes d’action, les militantismes écologiques ont pour point commun de chercher à peser dans les rapports de force qui les opposent aux gouvernements et aux industries. Mais pour quel(s) rendu(s) ? Pour quel(s) impact(s) ?

Vaste question. S’il est certainement impossible d’envisager de manière déterminée le futur des différents types de militantismes, penchons nous au moins sur les deux types d’actions qui font aujourd’hui le plus parler d’elles.

Boycott : vous avez dit “Consom’acteur” ?

“ Quand on pense qu’il suffirait que les gens n’achètent plus pour que ça ne se vende pas !“ nous soulignait déjà avec humour Coluche.

Le paradigme selon lequel le consommateur pourrait peser dans les systèmes de production via ses choix de consommation est de plus en plus répandu, et il se développe largement avec les réseaux sociaux. Selon l’enquête Sociale Européenne European Social Survey de 2002-2003 (une enquête scientifique internationale), 17.4 % des Européens ont boycotté des produits et 24.3 % en ont acheté pour des raisons politiques, morales ou environnementales (les pourcentages sont respectivement de 27 % et 28 % pour la France).

Les avantages du Boycott ?

Ces mobilisations sont des outils de sensibilisation pour le grand public sur des causes de Bien Commun, et mettent surtout en lumière le poids des industries sur l’environnement. Dénoncer la consommation de produits manufacturés à bas coût, ou issus de l’agriculture intensive, sont deux exemples qui montrent que les acheteurs sont aussi “responsabilisés” dans leur comportement.


Mais palier aux problèmes posés par la consommation par la consommation nous amène directement à considérer le porte monnaie comme le plus efficients des bulletins de vote. Est-ce suffisant pour changer le rapport de force ? L’idée que notre avenir se jouerait sur notre liste d’achats avant d’aller au supermarché est extrêmement séduisante, car il est tout à fait à notre portée. Mais pour quelle portée justement ?

“Même si la plupart des boycotts ne déséquilibrent pas la rentabilité des entreprises, ils pèsent lourdement sur l’image, sur la réputation, sur ces dimensions immatérielles qui donnent tant de valeurs aux marques.”[2]

Paradoxalement, le boycott est perçu comme une nouvelle forme de demande par les entreprises, et elles semblent s’adapter aux contestations via des politiques marketing très ciblées. Le marketing, qui joue le rôle d’intermédiaire et d’interface entre l’entreprise et le consommateur, intègre des notions issues du développement durable dans ses pratiques. C’est dans ce “climat” qu’est né le concept de “consom’acteurs”, et que de grandes enseignes de distribution ont mise à disposition des rayons entiers de produits “bios”, locaux, promulguant un commerce “vertueux” envers l’environnement.

Néanmoins, si le boycott est efficace à certains égards, est-il pour autant suffisant ? Si les consommateurs sont de plus en plus sensibilisés sur l’impact de leurs achats, pouvons-nous considérer l’acte de consommer comme un militantisme en soi qui changera, à lui seul, structurellement le consumérisme qu’il dénonce ?

Militantisme et collectif : zoom sur le mouvement Extinction Rebellion

Ce mouvement contestataire né au Royaume-Uni fait de plus en plus parler de lui et se développe en France. Il prône la désobéissance civile tout en pointant du doigt l’inaction de leur gouvernement face au réchauffement climatique et aux extinctions massives des espèces.

« L’échec abject de notre gouvernement en matière de protection des citoyens et des générations futures contre les souffrances inimaginables engendrées par la dégradation du climat et l’effondrement social n’est plus tolérable. Nous ne pouvons rester les bras croisés et permettre la destruction de tout ce que nous aimons. […] Nous avons à la fois le droit et le devoir de nous rebeller face à cette tyrannie de l’idiotie, à ce suicide collectif planifié. Rejoignez-nous. »

Ce texte, directement extrait de la déclaration officielle du mouvement, entend utiliser la désobéissance civile comme moyen de pression sur le gouvernement. Il exige trois choses :

  • Informer les citoyens sur la situation climatique actuelle
  • Mettre en place une politique drastique afin d’arriver à une neutralité carbone en 2025
  • Organiser une assemblée citoyenne pour parvenir à cet objectif

Une centaine de chercheurs et d’universitaires ont signé une lettre ouverte dans le magazine anglo saxon The Guardian, ce qui a largement contribué à la mise en visibilité du mouvement. S’il n’est pas le premier mouvement à promulguer la désobéissance civile comme moyen de contestation, 500 personnes seraient cependant prêtes à encourir des peines de prison en défendant la cause du mouvement.

Mais qu’est-ce que la désobéissance civile ? Des ONG telles que Greenpeace ou ANV-COP21 se réclament aussi de ce mode d’action, et proposent parfois des stages de formation à la désobéissance civile. Ce concept a été développé par le philosophe américain Henry David Thoreau en 1849. D’illustres contestataires tels que Gandhi, ou Martin Luther King se sont emparés de cette pratique.

La désobéissance civile est le refus pleinement assumé d’admettre une loi, un système, ou un gouvernement jugé injuste, tout en faisant de ce refus une contestation pacifique. 

L’objectif du mouvement est d’obtenir le soutien de 3,5% de la population avant de vouloir gagner le rapport de force avec le gouvernement. Ce chiffre n’est pas arbitraire : il est issue d’une étude qui a eu un impact considérable auprès des partisans de la désobéissance civile. Les travaux de Maria.J.Stephan et d’Erica Chenoweth rassemblent compilations et analyses sur des résistances civiles non violentes durant tout le XXème siècle[3].

“(…) Aucune campagne n’a échoué une fois la participation active et soutenue de seulement 3,5 % de la population – et beaucoup d’entre eux ont réussi avec beaucoup moins que cela. Bien sûr, 3,5% de la population demande une mobilisation qui reste importante. Aux États-Unis, cela signifie presque 11 millions de personnes. »[4]

 Elles en tirent deux conclusions :

  • les mouvements non-violents auraient 50% de chance supplémentaire d’aboutir à leurs fins que les révoltes armées
  • ces mouvements ont réussi à chaque fois qu’ils étaient soutenus par au moins 3,5% de la population.

Cependant, cette étude fait l’objet d’un véritable débat chez les militants écologistes, entre les partisans de la non-violence et ceux qui utilisent la violence comme un moyen tactique de protestation. Ces derniers pointent le caractère trop aléatoire de cette étude, la règle des “3,5%” ne fonctionnant pas toujours en fonction des situations. Il est parfois souligné les limites de la stratégie dite non-violente. 

Comment se retrouver dans cet écosystème militant ? Prôner une “violence tactique” n’est-il pas dangereux dans les possibles débordements que cela peut causer ? Comme on le voit actuellement avec la crise des Gilets Jaunes, le recourt à la violence ne contribue-t-elle pas à ce qu’un mouvement soit totalement décrédibilisée pour la population ?  

Ce débat dévoile au moins un point : la dichotomie violence/non-violence structure en même temps qu’elle marque une rupture au sein des différentes formes de militantisme. Nous pouvons peut être considérer le succès des mouvements sociaux au cours de l’histoire comme ayant justement leurs fondements dans la diversité des stratégies et des actions qu’ils ont pu déployer, plutôt que dans la promotion d’un paradigme ou d’un idéal militant.

Nous étudierons cette question prochainement sur notre chaîne Youtube avec le mouvement Extinction Rebellion !


[1]https://www.francetvinfo.fr/meteo/climat/cop21/a-vrai-dire-climat-les-engagements-de-l-accord-de-paris-sont-ils-tenus_3077685.html

[2] Le sociologue Marc Drillech, à l’occasion de la sortie de son livre intitulé “Le Boycott lors d’une interview accordée au journal Liberation.

[3] https://lareleveetlapeste.fr/il-suffit-que-35-dune-population-soit-mobilisee-pour-quune-lutte-non-violente-renverse-un-gouvernement/

[4] Ibid

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