La nostalgie d’un monde stable

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Ceux qui ont plus de 40 ans ont le souvenir d’un monde où les humains ne voyageaient pas dans toutes les directions, où les trottoirs des grandes villes n’étaient pas remplis de mendiants, où les quartiers nord de Paris n’étaient pas recouverts de campements et où la perspective du réchauffement climatique était une hypothèse floue et lointaine.

Dominé par deux puissances qui se neutralisaient, le monde semblait figé dans une réalité immuable, imperturbable. Certes, on ne pouvait pas s’envoler pour Barcelone ou Rome pour 130 euros et il fallait toute une journée pour se rendre au Royaume-Uni (par train, puis par bateau ou en hovercraft), mais cette immobilité nous apportait un sentiment de confort et de protection.

Songez que l’URSS se composait de 16 républiques fédératives et regroupait sous son autorité sept pays européens dans ce que nous appelions le Pacte de Varsovie.

Certes, ce bloc s’était construit contre les libertés individuelles, mais il bloquait les mafias bulgares et albanaises et, en empêchant ses citoyens de se rendre à l’étranger, il contribuait à notre confort.

De leur côté, les guerres civiles étaient très peu nombreuses parce qu’elles ne pouvaient naître dans une situation dominée par deux blocs antagonistes, qui consacraient tous leurs moyens politiques et répressifs à maintenir le statu quo.

Tout ceci a explosé, et le monde est devenu sujet d’une sorte de mouvement brownien qui confine à la frénésie. La logique de blocs a laissé la place aux revendications identitaires, où chaque ethnie, chaque groupe et même chaque individu revendique ses droits, et le premier de ces droits est celui de se déplacer. En parallèle, face aux logiques collectives déclinantes, le triomphe de l’individualisme fait de l’individu le principal sujet du droit et de la politique internationale. Qu’importent les nations, qu’importent les grands ensembles, l’individu a le droit de communiquer, de voyager, de s’installer ailleurs que là où il est né ; on appelle cela la mondialisation. La mondialisation c’est une Terre, qui ne contiendrait que des individus, toute autre entité collective, qui était naguère également sujet de droit, devant s’effacer.

Cette évolution, qui a caractérisé les décennies 90 et 2000, se heurte désormais à deux nouveaux phénomènes, qui s’imposent comme les deux paradigmes de la décennie 2020 : le populisme et les grandes corporations. Le populisme, qui s’affirme en réaction à une mondialisation excessive, mal vécu par les populations européennes et américaines, et les corporations, qui interviennent dans tous les actes de notre vie quotidienne.

Pour lancer le site de Causa Mundi, nous avons utilisé la plateforme WordPress, et pour rédiger cet article le logiciel Word de Microsoft, nous avons également surfé sur Chrome pour trouver une illustration, que vous consultez sur votre smartphone Apple ou Samsung commandé sur Amazon, lequel utilise des puces Qualcomm. Quant aux contenus, ils transitent sur des routeurs Cisco ou Huwaei. Energie, transport, alimentation, distribution… Il n’est pas une action de notre quotidien qui échappe à une entreprise internationale.

On aurait pu croire qu’Internet allait permettre à un nombre potentiellement infini d’acteurs de répondre aux besoins des individus, or c’est l’inverse qui s’est produit. Un seul site capte à lui seul 50% de l’ecommerce et un seul moteur de recherche représente 90% des requêtes.

L’union des corporations et du politique est donc la prochaine étape dans notre marche vers le progrès. D’un côté des leaders populistes, qui ont besoin de se financer et, de l’autre, un complexe industriel capable d’imposer ses choix, parce qu’une campagne pour un poste de sénateur aux Etats-Unis coûte en moyenne $20 millions.

En conclusion, nous avons donc un monde qui, dans la décennie qui vient, sera dominé par des individus, qui se déplacent dans tous les sens, des leaders populistes qui s’imposent dans un nombre croissant de pays et des corporations, qui dominent un nombre croissant de marchés, plus la Chine qui occupe une place bien à elle.

Le constat pourrait s’arrêter là, mais nous décelons aussi l’émergence d’une nouvelle réalité, qui représente en quelques sortes un ultime espoir : le réveil de la jeunesse. Qu’il s’agisse du soulèvement populaire en Algérie ou au Soudan, de la grève des lycéens pour le climat, du mouvement extinction rébellion et même dans la politique américaine : un candidat comme Bernie Sanders (loin d’être jeune), a financé sa campagne à partir de 98% de donations individuelles, provenant essentiellement d’électeurs âgés de moins de 35 ans. Cet activisme, qui consiste finalement à prendre son destin en main, est une des caractéristiques de la jeunesse actuelle et c’est une réalité mondiale.

Ce réveil est un espoir, parce qu’il constitue un nouveau contre-pouvoir. Face aux corporations, face aux populismes, mais également face au règne sans partage de l’individu. Les actions de terrain et les revendications se font au nom de droits collectifs : il s’agit de sauver le climat, de vivre en citoyen et non en consommateur, de privilégier les réalités locales, de préserver les cultures, et pour les migrants, de pouvoir vivre dans leur pays.

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