Qu’est-ce qu’une Religion ?

421

Les religions ne sont pas une explication magique de l’Univers, elles remplissent un rôle social. Pour comprendre leur nature, il faut d’abord comprendre pourquoi la plupart des gens vivent et font des enfants sans se poser aucune question.

La vie sociale est un système au sens galiléen du terme

Nous vivons en effet dans un système et, comme dans tout système, nous ne nous en rendons pas compte. Qu’appelle-t-on système ? C’est à la fois l’environnement dans lequel nous vivons et notre propre comportement.  Nous considérons comme normal de vivre ici, dans cet environnement, en travaillant, en éduquant nos enfants, en se posant pas ou peu de questions sur notre propre existence, et en considérant que ceux qui s’en posent sont, sinon fous, du moins « bizarres » (à Marseille, on dira qu’ils ne sont pas « tranquilles »).

Le système est donc tout ce qui nous paraît normal et, bien entendu, cette normalité évolue au fil du temps, des conditions économiques (et climatiques) et des technologies. Il y a quelques décennies, on aurait également ajouté le critère géographique, mais ça c’était avant la mondialisation, même s’il demeure encore quelques différences culturelles significative.

Voici sept éléments, qui permettent de comprendre le système dans lequel nous vivons en ce début de XXIème siècle :

1. Nous naissons, nous mourrons, nous nous reproduisons, c’est normal. Bien entendu, nous partageons cet élément avec les renards, les taupes, les bigorneaux et tout ce qui vit, c’est la partie reptilienne du système. Celui qui pose la question de notre motivation à faire venir sur Terre de futurs cadavres (je parle de nos enfants) entre définitivement dans la catégorie des fous. D’ailleurs les fous, comme nous le verrons un peu plus tard, sont précisément ceux qui questionnent le système.

2. Nous sommes égaux ; nous le sommes philosophiquement et revendiquons de l’être dans tous les domaines de la vie. Nos aïeux avaient un statut, ils appartenaient d’abord à une société de castes (l’Ancien Régime), puis de classes ; dans leur système, l’inégalité était normale, acceptée, légitime. Au XXIème siècle, non seulement nous sommes égaux, mais depuis peu nous avons des droits spécifiques, en tant que consommateur, que salarié, qu’homosexuel ou femme.

3. Nous sommes libres et jouissons d’une vie privée, dont nous n’avons à rendre compte à personne, sinon éventuellement à nos proches. Là encore, la notion de liberté individuelle et de vie privée a évolué au cours des âges et il n’est point besoin de rappeler que les cerfs du moyen âge pas plus que les nobles étaient libres de choisir leur destin personnel, ni leur religion, ni leur épouse, ni même s’ils devaient avoir des enfants.

4. Nous nous déplaçons, nous parcourons en moyenne 40km par jour, nous prenons l’avion et partons en vacances en famille tous les étés chez les grands-parents, à Bordeaux ou ailleurs. Les rues sont remplies de voitures, ces boites encombrantes et polluantes, pour lesquelles nous avons créé des autoroutes afin qu’elles puissent se déplacer sur de longues distances sans encombre ; il s’en produit quatre nouvelles chaque seconde et le monde en contient deux milliards. Nos aïeux se contentaient de leurs pieds pour se déplacer et ils ne quittaient que rarement leur village.

5. Nous jouissons de la sécurité, nous pouvons prendre la route sans nous faire rançonner par les grandes compagnies et nous rentrons chez nous sans risquer la visite de chauffeurs, qui nous brûleraient les pieds pour voler nos économies. Nous sommes également protégés des maladies, et avons enfoui la mort dans l’exceptionnel et l’indicible. Et c’est la première fois qu’une grande partie de l’humanité se permet d’oublier la mort. Nous profitons également d’une sécurité alimentaire, qui nous permet de consacrer l’essentiel de nos revenus à nos loisirs alors que sécuriser la nourriture était l’obsession de tous nos ancêtres.

6. Nous sommes abreuvés d’informations de toutes sortes et communiquons sans délai avec nos proches, mêmes géographiquement éloignés. A l’information, nous pouvons ajouter la désinformation et « l’entertainment », puisque se divertir est devenu une forme d’obligation quotidienne ; nous vivons dans une société du divertissement.

7. Nous avons sacralisé les droits de l’homme et considérons que nous devons nous soucier de nos semblables. Lorsque des migrants se présentent à nos frontières, le devoir de les traiter avec humanité prend le pas sur toute autre considération. Or, historiquement, un traitement « humain » des peuples en mouvement se conclue rarement par un accueil bienveillant, il suffit de relire Tacite, Tite Live ou Suétone pour s’en convaincre. La bienveillance vis-à-vis de l’autre est également en contradiction avec la nécessité de privilégier ses propres gènes, souvent présentée comme un objectif impérieux du vivant.

Ces sept éléments constituent le socle de notre normalité d’homme occidental vivant au début du XXIème siècle. Notre esprit a du mal à comprendre que tout pourrait changer, qu’on cesse de faire des enfants parce qu’on est effrayé par le changement climatique, qu’on ne puisse plus se déplacer parce qu’il n’y a plus de pétrole, que nos vies soient menacées dans notre environnement immédiat ou que l’autre soit considéré comme une menace, voire un envahisseur.

La Religion est un élément essentiel du Système

Dans ce système, on peut ajouter un huitième élément : la religion, qui joue un rôle essentiel en fonction des pays et des cultures. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les religions ne sont pas une explication magique du monde, pour une raison simple : si elles l’étaient, elles auraient disparu.

Les religions révélées se sont en effet fracassées sur le domaine de la connaissance. La Terre n’a pas 6,000 ans comme le pensait l’Eglise catholique, elle n’est pas au centre de l’Univers (Josué n’a donc pas arrêté le Soleil comme le prétend la Bible hébraïque), et les animaux n’ont pas été créés tels quels le cinquième jour de la Genèse. Si nombreux sur tous les continents, dont les Hébreux n’avaient pas connaissance, les animaux n’auraient pas non plus tenu sur l’Arche de Noé (inspiré par ailleurs d’un récit sumérien). Les religions auraient donc dû mourir d’elles-mêmes avec les grandes découvertes et le XXème siècle. D’ailleurs le Pape actuel croît-il vraiment au dogme catholique ? Croit-il à l’enfer et au purgatoire ? pense-t-il qu’1.1 milliards d’Indous, parce qu’ils sont nés en dehors de la zone d’influence de l’Eglise catholique, et sont donc exclus du baptême, iront directement en enfer le jour de leur mort ? Le pape François lui-même, qui parle sans cesse des migrants et des faits de société, et si peu de la résurrection de Jésus, du purgatoire ou de la virginité de Marie, a baissé les bras, il n’y croit plus ; il accompagne la transformation de l’Eglise catholique en grande ONG.

Alors pourquoi les religions demeurent ? Pourquoi sont-elles si importantes dans la plupart des sociétés humaines ? Parce que sans elles, il n’y aurait plus d’humains ; elles jouent un rôle essentiel, elles constituent le groupe, lui procurent une énergie vitale et maintiennent sa fertilité.

1- Elles relèvent de l’identité nationale.

La religion, c’est la nation, on appartient à une même nation parce qu’on a des rites communs. C’est la raison pour laquelle Louis XIV a révoqué l’Edit de Nantes ; en étant devenus protestants les Huguenots constituaient progressivement leur propre entité nationale, avec leurs règles de vie et leur territoire, et le Roi ne pouvait supporter que les Protestants entretiennent des armées et disposent de places fortes. Si les Iraniens sont très majoritairement chiites, c’est sans doute également pour affirmer leur propre spécificité. La différence entre le Sunnisme et le Chiisme n’est pas de nature théologique, au moment de savoir qui devait succéder à Mahommet comme chef des musulmans, il a fallu choisir entre Ali, gendre de Mahommet, et Abu Bakr. Le choix d’Abu Bakr n’a eu aucun impact sur la théologie islamique, et un individu rationnel ne peut comprendre comment une simple querelle dynastique, intervenue il y a presque 1.400 ans, peut se poursuivre indéfiniment et plonger le Moyen Orient dans des guerres incessantes, sauf à considérer que la distinction Sunnite/Chiste est essentiellement de nature identitaire.  Dans l’Antiquité romaine, le culte de l’empereur – dont la Maison carrée de Nîmes (temple dédié à Auguste) est une des plus belles réalisations qui soit demeurées jusqu’à nous – constituait un des ciments de l’Empire. Certes les religions locales y étaient diverses et tolérées, mais il fallait cependant accepter de construire des temples dédiés à l’empereur. Bien entendu, on n’oubliera pas la conversion de Constantin, sur son lit de mort en 337, et plus encore l’Edit de Théodose (392), qui fit du Christianisme la religion officielle de l’empire et interdit les autres cultes ou encore, puisque nous sommes français, le batême de Clovis.

2- Elles procurent au groupe son énergie vitale

Que serait Israël sans le Judaïsme ? Si les Juifs ont traversé tant d’épreuves et s’ils conservent une dynamique créative puissante, en dépit des immenses défis auxquels ils sont confrontés, ne le doivent-ils pas (en partie) au fait qu’ils partagent une religion et donc une cohésion de groupe et la conscience d’un destin collectif ? Qu’importe si la science a éprouvé la Genèse, qu’importe si le grand archéologue Israël Finckelstein a démontré que les batailles de la conquête de Canaan n’ont pas eu lieu et que les Hébreux ne sont jamais allés en Egypte, ce qui compte n’est pas de croire, mais de dire ensemble qu’on croit. Et là intervient la puissance des rituels, à Pessah on raconte la sortie d’Egypte, et même ceux qui ont de bonnes raisons de penser que cette sortie n’a jamais eu lieu participent au rite et se gardent de corriger l’enfant qui raconte à haute voix un épisode de l’Exode.

Qu’importe également si la religion en question n’est qu’un ensemble d’affirmations absurdes. La religion mormone affirme que Joseph Smith, son fondateur, a reçu en 1823 la visite d’un ange, qui lui a révélé que des tribus amérindiennes descendaient des Hébreux de l’Antiquité. L’ange en question, nommé Moroni, lui aurait confié des plaques d’or, sur lesquels serait rédigé le Livre de Mormon, dans une écriture constituée de pseudo-caractères égyptiens que Joseph Smith, qui n’a reçu aucune formation en écritures anciennes, a réussi à décrypter et traduire en Anglais. Qu’importe si la religion mormone est complètement délirante, si chacun des présidents actuels est lui-même considéré comme un prophète, si les adeptes portent des sous-vêtements magiques supposés les protéger des coups du sort, la communauté mormone est une des plus puissantes et des plus prospères des Etats-Unis.

Il en va de même pour les Evangélistes, qui possèdent une énergie conquérante qui a peu d’équivalent ; c’est d’ailleurs la seule église chrétienne qui conquiert actuellement des parts de marché, dans des pays historiquement catholiques (Italie, Brésil), en Afrique et même dans des pays musulmans comme l’Algérie.

Il en faut d’ailleurs beaucoup pour qu’une religion s’effondre, aucun rabbin ne peut expliquer ce que faisait dieu pendant que des millions de Juifs mourraient dans les camps et les Arabes ne reprochent pas au dieu du Coran leurs défaites répétées face aux armées israéliennes, parce que tous savent que sans la religion leur nation disparaîtrait. Dieu se trouve ainsi exonéré, parce ce qui compte n’est pas ce qu’il pourrait faire ou ne pas faire, mais la force que le mythe et le rituel fournissent au groupe.

3- Elles entretiennent la fertilité

Tout et son contraire ont été écrits sur l’existence d’un possible lien causal entre la religion et la fertilité. Au-delà des injonctions à la reproduction, explicitement exprimées dans de nombreux textes sacrés (dont les trois livres des religions monothéistes), la religion offre un cadre de vie et de pensée qui exclut tout élément anxiogène.

Ainsi, les parents sont assurés que leur progéniture ne manquera ni d’espace ni de nourriture, parce que ses besoins vitaux seront assurés. Si vous questionnez un Nigérien sur la pertinence d’avoir 8 enfants, il vous répondra « Dieu pourvoira aux besoins des êtres qu’il crée ». Et en effet, la sourate de la lumière (24 :32) confirme son propos « mariez les célibataires qui vivent parmi vous, ainsi que vos serviteurs vertueux des deux sexes. S’ils sont pauvres, dieu pourvoira, par sa grâce, à leurs besoins, car Il est plein de largesses et sa science n’a point de limite. »

La fertilité n’est pas propre aux terres d’Islam et la fameuse phrase, qui se donne à entendre dans les pays musulmans, on la trouve notamment dans la Lettre aux Corinthiens de Saint Paul : « Dieu peut vous combler de toutes sortes de grâces, afin que, possédant toujours en toutes choses de quoi satisfaire à tous vos besoins, vous ayez encore en abondance pour toute bonne œuvre, selon qu’il est écrit : Il a fait des largesses, il a donné aux indigents ; sa justice subsiste à jamais » – Corinthiens 9:8. Ainsi que dans la Lettre aux Philippiens : « et mon Dieu pourvoira à tous vos besoins selon sa richesse, avec gloire, en Jésus-Christ » – Philippiens 4:19.

Il faut bien aussi reconnaître que le temps consacré en rituels et prières, est un temps qui n’est pas utilisé à penser par soi-même et – sinon critiquer le système – au moins douter. Chez les Krishna, on doit répéter le Maha Mantra, c’est-à-dire l’expression Hare Krishna 1728 fois par jour et, si on fait moins, on reporte la différence au jour suivant, ce qui doit pas mal nuire à la pensée.

La religion n’est donc pas une explication magique du monde, elle constitue un élément essentiel de toute société humaine, au point que certains généticiens ont identifié un gène qu’ils ont appelé le « gène de dieu ».

L’hypothèse du gène de Dieu est basée sur des études de génétique comportementale, de neurobiologie et de psychologie. Ses arguments principaux sont les suivants :

  • La spiritualité peut être quantifiée par des mesures psychométriques ;
  • La tendance sous-jacente à la spiritualité est en partie héritable ;
  • Une partie de cette héritabilité peut être attribuée au gène VMAT2 ;
  • Ce gène agit en affectant les niveaux de monoamine ;
  • Les individus spirituels sont favorisés par la sélection naturelle car cela leur procure un sens inné de l’optimisme, ce qui produit des effets positifs soit au niveau physique soit au niveau psychologique.

Si Socrate a été acculé au suicide pour impiété, il ne peut donc pas en vouloir à ses concitoyens, qui n’ont fait que suivre leurs gènes en le condamnant ; c’est Socrate qui s’est placé en dehors du système en refusant d’honorer les dieux. Ce refus était jugé inacceptable par une société athénienne alors confrontée à d’immenses dangers, et qui avait pour objectif de leur survivre.

Mais lorsque la religion est écartée, soit pour des raisons politiques soit par le triomphe de la raison, elles sont rapidement remplacées par des religions laïques.

Pendant tout le XXème siècle, le communisme a apporté un cadre de pensée et un cadre de vie, qui ont toutes les caractéristiques d’une religion : une phraséologie, une morale, un but ultime et un espace social où chacun est à sa place. Et, en ce début de XXIème siècle, les droits de l’Homme et sa cohorte d’avatars (féminisme, reconnaissance des minorités, interventions humanitaires) sont une forme de religion avec ses tabous, ses excommunications et sa police de la pensée. Mais contrairement aux trois monothéismes, elles ne promettent pas de paradis et, comme le disait André Malraux : nous sommes la première civilisation sans but ultime, d’où la crise de la civilisation européenne. Sans eschatologie, sans fin dernière, nos cultures occidentales ne savent plus pourquoi elles sont sur Terre, et ne disposant plus de religion au vrai sens du terme, avec ses absurdités et ses promesses de vie éternelle, les Européens ont fragilisé leur système et perdu leur fécondité.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here