Bouddha, Lao Tseu, Epicure, Confucius, une première mondialisation de la pensée au -IVème siècle

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Bouddha (-563/-480) Epicure (-341/-270), Lao Tseu et Confucius (quelque part dans le IVème siècle) ne furent pas exactement des contemporains, mais leur vie s’inscrit dans une période particulièrement brillante de la pensée, qui aboutit à l’avènement de la Grèce classique, à l’invention de la raison et à un premier désenchantement du monde. Ce qui surprend est que ces personnalités apparaissent dans des lieux très divers, dont certains n’étaient pas en contact, et ont eu en commun de faire reposer leurs idées sur du positivisme, c’est-à-dire sur l’analyse des faits et de leur observation.

La prise de conscience de la souffrance et de la mort par Bouddha correspond notamment à une expérience que beaucoup d’entre nous peuvent avoir connue. Né dans une famille de nobles locaux, le prince Siddhartha Gautama sort de son palais, croise un vieillard, un pestiféré couvert de bubons et une famille en larme qui porte le cadavre d’un proche. Il comprend alors que ni la mort, ni la maladie, ne lui seront épargnées et part consacrer son existence à comprendre quelles sont les causes de la souffrance et s’il est possible de l’éviter. La solution proposée par celui qui deviendra progressivement Bouddha, c’est-à-dire « l’éveillé vivant » est la suppression du désir, seule à même d’éviter la frustration, cause de nombreuses souffrances. La pensée de Bouddha n’est pas dénuée de magie, ni de concepts décidés par lui, à priori, comme le cycle des réincarnations qui ne peut cesser que lorsque le sujet atteint le Nirvana (l’extinction du désir). Il n’en demeure pas moins que le raisonnement du jeune Siddharta part d’une observation du réel, et son concept de suppression du désir n’est pas sans rappeler le concept d’ataraxie proposé par Epicure.

Comme chacun sait, la pensée d’Epicure est à l’opposée de ce que la culture populaire en a retenu. Celui qui pratique l’épicurisme est tout l’inverse d’un épicurien. Initialement proposé par Démocrite (-460/-370), l’ataraxie est l’absence de souffrance : quand nous disons que le plaisir est notre but, nous n’entendons pas par-là les plaisirs des débauchés ni ceux qui se rattachent à la jouissance matérielle, ainsi que le disent ceux qui ignorent notre doctrine, ou qui sont en désaccord avec elle, ou qui l’interprètent dans un mauvais sens. Le plaisir que nous avons en vue est caractérisé par l’absence de souffrance corporelle et de troubles de l’âme.

Epicure ne s’est pas uniquement intéressé à rechercher un objectif de la vie, comme Aristote, Epicure est ce que les Anglosaxons appellent un polymath, c’est à dire un esprit qui s’intéresse à tout. Aujourd’hui, on connait surtout Epicure pour ce qu’il est « l’inventeur » du matérialisme et tout particulièrement du concept d’atome.  Ce qui est extraordinaire dans l’atome d’Epicure est l’exactitude de la description qu’il en fait, par rapport à ce qu’on en sait depuis Niels Bohr.

L’atome d’Epicure est :

  • Une réalité invisible, éternelle, immuable, inaltérable
  • Une grandeur insécable mais non indivisible (les atomes peuvent être eux-mêmes composés d’éléments plus petits)

Il a également un poids, une forme, une grandeur.

Epicure poursuit son discours, dans une description qui n’est pas sans rappeler la formation des molécules ou la nucléosynthèse : « Les nombreux éléments, depuis un temps infini, sous l’impulsion des chocs qu’ils reçoivent et de leur propre poids, s’assemblent de mille manières différentes et essayent toutes les combinaisons qu’ils peuvent former entre eux, si bien que par l’épreuve qu’ils font de tous les genres d’union et de mouvement, ils en arrivent à se grouper soudainement en des ensembles qui forment l’origine de ces grandes masses, la terre, la mer, le ciel, et les êtres vivants. »

Et il va jusqu’à décrire, ce que nous appelons le mouvement brownien. Lucrèce dans le De Natura Rerum : « Si tu penses que les atomes, principes des choses, peuvent trouver le repos et dans ce repos engendrer toujours de nouveaux mouvements, tu te trompes et t’égares loin de la vérité. Puisqu’ils errent dans le vide, il faut qu’ils soient tous emportés, soit par leur pesanteur propre, soit par le choc d’un autre corps. Car s’il leur arrive dans leur agitation de se rencontrer avec choc, aussitôt ils rebondissent en sens opposés : ce qui n’a rien d’étonnant puisqu’ils sont des corps très durs, pesants, denses, et que rien derrière eux ne les arrête. Et pour mieux comprendre comment s’agitent sans fin tous les éléments de la matière, souviens-toi qu’il n’y a dans l’univers entier aucun fond ni aucun lieu où puissent s’arrêter les atomes, puisque l’espace sans limite ni mesure est infini en tous sens. Puisqu’il en est ainsi, il ne peut y avoir aucun repos pour les atomes à travers le vide immense ; au contraire agités d’un mouvement continuel et divers, ils se heurtent, puis rebondissent, les uns à de grandes distances, les autres faiblement, et s’éloignent peu. »

Quand on sait qu’en 1880, Max Plank lui-même ne croyait pas en l’atome et qu’il a fallu la quantification du mouvement brownien par Einstein pour clore définitivement le débat sur son existence, on ne peut qu’être stupéfait par l’intuition d’Epicure et de Démocrite.

Pour ce qui concerne Confucius et Lao Tseu, on ne peut pas présenter leur pensée, sans la resituer dans le mouvement plus vaste, qui présida à la naissance des philosophies asiatiques, ce qui serait à la fois trop long et trop fastidieux pour ce modeste article. Ce qui rapproche les deux penseurs chinois de Bouddha et d’Epicure est l’affirmation d’une pensé sécularisée, qui ne fait intervenir ni dieu, ni une quelconque forme de révélation ; seule compte l’observation du réel. Nul ne sait au juste ce que signifie le Tao et le recueil d’aphorisme connu sous le nom de Tao Té King reste fort mystérieux dans ses enseignements, il n’en demeure pas moins qu’ici aussi il s’agit de comprendre le réel pour mener une vie la plus heureuse possible et la plus en harmonie avec l’Univers (d’où l’importance de la circularité, du vide, du mouvement…).

Cette première forme de mondialisation de la pensée, et cette convergence des observations et des idées, s’est probablement réalisée sans qu’aucune des trois civilisations (grecque, chinoise, indienne) ne soit suffisamment en contact l’une avec l’autre pour permettre ce commerce des idées. Certes, à partir d’Alexandre, la Grèce et l’Inde seront en contact, on peut même dire qu’elles se heurteront, mais rien ne permet de penser que Démocrite ou Epicure n’aient eu vent de l’existence de Confucius ou de Bouddha.

On doit plus surement chercher l’explication dans le succès de l’agriculture et du commerce (notamment l’apparition de la monnaie), qui ont permis à une classe d’individus de vivre sans devoir consacrer tout leur temps au travail, dans une organisation politique suffisamment stable pour que les idées puissent naître, se diffuser et parvenir jusqu’à nous. En Chine, nous sommes à l’époque des royaumes combattants, en Grèce nous assistons au triomphe de la cité et en Inde à un système d’Etats possédant une administration décentralisée, dont Siddharta, fils de raja, est l’exemple typique.

On peut toutefois se demander pourquoi ces sagesses ne se sont référées à aucune forme de révélation ou de déisme, comme on le retrouvera dans la pensée juive ou arabe. Se sont-elles construites contre les religions ? Après tout, c’est parce que Bouddha ne trouve aucune explication satisfaisante chez les sadhus, qu’il crée sa propre doctrine, et c’est parce qu’il fut accusé de ne pas honorer les dieux que Socrate fut condamné au suicide.

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