Smolin Vs Susskind & et la “Sélection naturelle cosmologique”

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Connaissez-vous les physiciens Léonard Susskind et Lee Smolin ?

Susskind est un des pères de la Théorie des cordes, qui a rencontré un immense succès dans la communauté des théoriciens.

Susskind est également un des principaux partisans du principe anthropique, auquel nous consacrerons une vidéo, et qui postule que l’univers ne peut exister sans la présence d’un observateur, ou qu’il a été créé et ajusté pour permettre la naissance et le développement de cet observateur (nous en l’occurrence).

La version du principe anthropique développée par Susskind est quelque peu différente de la version générale, elle affirme que l’ajustement des constantes physiques et des lois naturelles ne peut être l’effet du hasard, parce qu’elles permettent à la vie de naître et de se développer. Un des exemples typiques de ce principe, initialement exposé par le physicien Steven Weinberg (Nobel 1979 pour l’explication de l’interaction électrofaible), est la constante cosmologique. Si la constante cosmologique avait une valeur différente, l’univers tel que nous le connaissons ne pourrait pas exister et, selon Susskind, cela ne saurait être le fait du hasard. En alliant ce principe à la théorie des cordes, Susskind en déduit que lors de la phase d’inflation, période pendant laquelle notre univers a acquis l’essentiel de sa taille actuelle en un temps très court, il ne se serait pas créé un univers, mais une infinité d’univers avec des lois physiques et des constantes différentes.

De son côté, Smolin est un des inspirateurs d’une théorie alternative à la Théorie des cordes, connue sous l’appellation de « gravité quantique à boucles », qui vise également à unifier la physique quantique et la relativité générale. La gravité quantique à boucles est donc concurrente de la théorie des cordes et Smolin ne s’est jamais privé d’attaquer les cordistes, leur reprochant d’une part une théorie qui n’est pas falsifiable au sens de Karl Popper, d’autre part de n’avoir abouti à aucune confirmation expérimentale et de monopoliser un trop grand nombre de chercheurs de valeur.

Au passage, on pourrait opposer à Smolin son propre argument : la gravité à boucle non plus n’a rien produit de concret à ce jour, et elle n’est pas davantage falsifiable que la théorie des cordes.

D’autant que Smolin va plus loin, en appliquant la théorie de Darwin aux multivers, il propose l’existence d’une « sélection naturelle cosmique ». Tout comme Susskind, Smolin suppose que le cosmos serait composé de plusieurs univers, qui se trouveraient en situation de sélection naturelle : celui qui disposerait des lois et des constantes physiques les mieux adaptées survivrait…et se reproduirait. Pour que la sélection fonctionne, il faut en effet une fonction de reproduction. Cette fonction serait assurée par les trous noirs qui, en agglomérant la matière, créeraient de nouveaux univers. Les trous noirs seraient donc à la fois des trous de vers, et une matrice de nouveaux univers.

Entre Susskind et Smolin, la relation ne fut jamais cordiale, l’un est le père de la théorie des cordes, l’autre l’inventeur de la gravité à boucle, il fallait bien que ces deux physiciens s’affrontent publiquement. Ce fut chose faite en 2004, lorsque Smolin publia un article affirmant que le principe anthropique ne relevait pas de la science et exigea de Susskind une réponse. Susskind lui répondit que ses histoires de bébés univers étaient trop ridicules pour qu’il y consacre du temps.

Smolin et Susskind sont tous deux des physiciens de grande valeur, qui ont apporté des contributions précieuses à la physique, mais aucun des deux n’a réalisé de découverte majeure, qui aurait justifié l’attribution du Nobel. Ils sont tous les deux à l’origine de théories originales, mais qui n’ont rien produit de concret, en dépit de l’immense succès des cordes dans le milieu des théoriciens. Parvenus à la fin de leur carrière, on a l’impression qu’ils essaient de trouver dans la métaphysique ce que la physique ne leur a pas apporté, c’est à dire une représentation globale et quasi-révolutionnaire qui dépasse le formalisme mathématique.

Aucune équation, ni aucune expérience, ne viendront confirmer la sélection naturelle cosmologique et rien ne saurait justifier le principe anthropique. Dans sa version de base, le principe anthropique est ascientifique : l’univers existait bien avant l’Homme et il continuera d’exister lorsque nous aurons nous-mêmes cessé d’exister.

Bien entendu, les lois physiques semblent faites pour permettre la vie, bien au-delà de la constante cosmologique : sans équipartition de l’énergie nous serions congelés intérieurement et brûlés extérieurement, sans l’échange O2/CO2 il n’y aurait ni photosynthèse ni transport d’énergie dans le sang, sans carbone il n’y aurait aucune forme de vie, telle que nous la connaissons, sans le pouvoir dissolvant de l’eau il n’y aurait que du minéral etc etc… Les lois qui préexistent à la vie permettent la vie et la question de cette prédisposition est une question légitime. Mais on ne peut y répondre par la religion ou par le principe anthropique.

Dans le projet Causa Mundi, nous refusons par principe toute aventure métaphysique, nous restons collés au réel. Nous nous autorisons de réaliser des parallèles, de comparer des lois, mais sans inventer des hypothèses qui sortent de la réalité observable ou mesurable. Nous pensons qu’il reste beaucoup à comprendre avec les lois qui existent, simplement en prenant du recul, en essayant de dresser une vue d’ensemble du réel et en recourant à toutes les disciplines de la connaissance.

On peut reprocher à Susskind et Smolin des rêver à voix haute ou de se livrer à des hypothèses métaphysiques, mais que firent Démocrite et Epicure en décrivant l’atome que rien, en leur temps, ne permettrait d’approcher ? Non seulement, Démocrite et Epicure ont fait comme Susskind et Smolin, mais leur description de l’atome et de la formation de la matière est stupéfiante de réalité. Il a fallu Einstein pour clore le débat, et Planck lui-même en 1885 pensait que la matière était continue. Démocrite et Epicure ont dû être trollés en leur temps, peut-être faisons nous la même chose avec Susskind et Smolin.

1 COMMENTAIRE

  1. Si le principe anthropique est pertinent, force est de constater qu’il est plutôt radin (parcimonieux), la vie n’étant apparemment pas largement répandue jusqu’à preuve du contraire : la “densité cosmologique de vie” est encore inconnue, mais epsilonesque si ce que nous observons dans le voisinage du système solaire est représentatif de la moyenne de l’univers.

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