Sciences : le “Paradoxe de Louis XIV”

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Qui ne s’est jamais demandé quelle serait la réaction du Roi Louis XIV, s’il devait être ressuscité et transporté dans la société du XXIème siècle ? Pas vous ? Personne ne s’est jamais posé une telle question ?

Imaginons tout de même la situation. Lâché tel quel dans la France de 2019, le Roi-soleil se retrouverait face à une réalité technique inimaginable : les automobiles, les avions, la vidéo, les smartphones, les prouesses de la médecine, la technologie spatiale, la relativité restreinte qui modifie la nature du temps, la physique quantique…. Et du point de vue politique et social, il serait tout aussi atterré, il découvrirait que les hommes sont considérés comme égaux, quelle que soit leur naissance et leur couleur de peau, que plus personne (du moins en France) ne croît en la résurrection du Christ et que les pays d’Europe ont uni leur destin et mis en commun leur monnaie. A dire vrai, la seule chose qui lui paraîtrait inchangé serait l’endettement public du pays.

Cette expérience de pensée est censée nous enseigner que les connaissances et les valeurs du moment rendent les anticipations du futur impossibles. Pour Louis XIV et ses contemporains, ce que nous vivons aujourd’hui est, non seulement impossible, mais inimaginable.

Cette idée est connue sous l’expression du « Paradoxe de Louis XIV », ou plutôt sera connue, parce que nous venons de l’inventer.

Bien entendu, le concept serait beaucoup plus pertinent si, au lieu de choisir un Roi, nous avions choisi un scientifique vivant à la même époque : Descartes, Kepler ou Galilée (qui avaient une génération de plus que Louis XIV, mais ne chipotons pas).

S’ils étaient ressuscités, ces grands esprits se retrouveraient les témoins de faits, que leurs connaissances, leur culture et leur vécu, ne leur permettraient pas de juger réels ; pour un esprit du passé nous sommes entourés d’impossibles.

Quel enseignement peut-on en tirer ? Devons-nous considérer que rien ne doit être jugé à priori impossible, parce que nous ne sommes pas à l’abri de ruptures conceptuelles fondamentales ? Devons-nous prendre au sérieux les hypothèses les plus spéculatives que sont, par exemple, les multivers, la présence simultanée du passé et de l’avenir ou le voyage à travers les trous noirs (les trous de ver) ?

Si on poursuit le parallèle avec Louis XIV, on devrait également ajouter des réalités futures inimaginables parce que, pour un homme du XVIème siècle, le voyage en avion ou le smartphone (et l’interconnexion permanente des humains à l’échelle mondiale) ne sont pas conceptualisables.

Dans la dernière interview qu’il a donné à la télévision, André Malraux prononce une phrase, qui ressemble un peu à ce paradoxe, mais qui pourrait conduire à le relativiser : « “j’ai connu la diligence et je traverse l’atlantique en avion. Jamais dans l’histoire humaine une même génération n’avait connu de tels progrès techniques.”

Et pour la génération qui est née en 1900, il s’est en effet accompli plus de découvertes et de progrès, que pour la somme des générations qui l’ont précédée. Cette génération a donc vécu des révolutions conceptuelles permanentes, qu’elle a sans cesse intégrées dans sa normalité.

Face au cataclysme annoncé, lié au réchauffement climatique et à la fin des énergies fossiles, nous nous trouvons aujourd’hui confrontés à deux types de réactions opposées : ceux qui pensent que le génie humain trouvera des solutions et ceux qui restent arrimés au réel et jugent que les délais sont trop courts pour permettre à des solutions d’émerger et de s’imposer.

Soit le progrès se fait à la vitesse d’André Malraux, et nous avons une chance d’être sauvés, soit il se fait à la vitesse de Louis XIV et, s’il vient quelque chose, ce sera trop tard.

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