L’Insouciance, dernière chose à laquelle on peut renoncer

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La valeur la plus difficile à renier, parce qu’elle se trouve au centre de notre civilisation est l’insouciance. L’insouciance, qui est une caractéristique de l’enfance lorsque celle-ci se déroule dans de bonnes conditions, est aussi devenue le cadre de vie souhaité, sinon obligé, des adultes et des familles. Parce que, sans insouciance, nul bonheur est possible.

Qui penserait pouvoir construire un bonheur familial dans l’angoisse, quand tout s’effondre ou promet de s’effondrer autour de soi ?

Dans les années 1970 et 1980, l’insouciance était possible. La richesse était suffisamment répartie, la révolution sexuelle avait donné un but à la jeunesse (rencontrer l’âme sœur sans contrainte sociale ni religieuse), et le triomphe de l’individualisme avait fait de la recherche du bonheur un pilier de la doxa des droits de l’homme. Encore ne fallait-il pas être trop tatillon, et conscient qu’au-delà de nos frontières, pour les Cambodgiens, les Ethiopiens ou les Biafrais, la décennie des seventies ne fut pas une période de grande joie. Mais la principale caractéristique de l’insouciance est qu’elle est nécessairement bornée dans le temps et dans l’espace.

L’insouciance a donc un domaine d’action, la recherche du bonheur, mais elle a aussi un territoire : la vie quotidienne. La vie quotidienne avec ses rituels, ses petits soucis et ses menus-plaisirs est le cadre indépassable de la vie humaine. Vous pouvez parler de gloire, de sciences ou d’eschatologie, ce qui compte pour tout un chacun est que le lendemain ressemble peu ou prou à la veille, en un peu mieux si possible. La vie quotidienne rassure, évacue les peurs et chasse la mort au-delà de l’horizon perceptible.

Alors comment penser l’effondrement, quand on ne peut plus construire sa vie ou que ses enfants ne pourront plus construire la leur ? Pourquoi tant de pères de famille achètent-ils un SUV de 2t ou continuent-ils de planifier leurs vacances dans de lointains pays ?

Parce que le renoncement le plus violent, celui qui remet en question tout un cadre de vie construit depuis cinq décennies, est de renoncer à l’insouciance.

Nous constatons tous que les migrations transportent la bombe démographique et la misère dans nos pays, que le réchauffement climatique est désormais une réalité physique, que la transition énergétique est une chimère, lorsqu’on lui demande de maintenir le même niveau de vie. Pourtant, nombre d’entre nous renoncent à faire ce voyage, qui conduit du pays de l’insouciance à celui de l’angoisse. Parce que c’est trop violent. Comme la Du Barry montant à l’échafaud, les parents des années 2020 disent « encore un instant monsieur le bourreau ».

Le passage de l’un à l’autre se fera de toutes les manières, et de deux façons : d’abord parce des évènements extrêmes briseront la vie quotidienne et diront aux parents : « vous êtes des adultes, vous ne pouvez plus vous défiler de la réalité », ensuite parce que la jeune génération, qui n’a pas baigné dans l’insouciance, n’a pas d’autre choix que de voir la situation telle qu’elle est.

Pourra-t-elle atteindre le bonheur sans insouciance, sans ce cocon protecteur de la répétition du quotidien ? Elle seule pourra y répondre, mais là encore le bonheur n’a pas toujours été l’objectif de vie des hommes. La génération qui a vingt ans aujourd’hui devra redéfinir ses propres objectifs, qui seront fort éloignés de la jouissance tranquille qui fut le quotidien des Occidentaux au cours des cinquante dernières années.

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