Réchauffement : connaissez-vous “le syndrome Kodak” ?

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Le niveau de concentration de CO2 dans l’atmosphère (415ppm) étant connu avec certitude, et les lois de la thermodynamique étant constamment vérifiées depuis plus de 70 ans, plus personne ne devrait nier l’origine anthropique du réchauffement climatique. Or, tout se passe comme si nous vivions dans une situation stable, comme si aucune menace certaine, et de court terme, ne pesait sur notre existence. Pour les industriels, pour les énergéticiens, les transporteurs et les Etats, c’est : business as usual.

Alors pourquoi ne fait-on rien, ou si peu, pour nous sauver nous-mêmes et sauver nos enfants ? Une explication peut être trouvée dans ce que nous avons appelé le syndrome Kodak, ou comment une rupture paradigmatique peut figer les initiatives au lieu de les faire émerger.

Tout comme les distributeurs face à Amazon, les médias face aux réseaux sociaux et aux moteurs de recherche, ou encore les fabricants d’électronique grand public (Sony, Philips, Telefunken..) face aux fabricants de smartphones, l’inventeur de la photographie grand public, Kodak, n’a pas été capable de passer le cap de la révolution digitale.

Replaçons-nous à l’aube de l’avènement d’Internet : dans les années 1998/2004, la société Kodak vend des appareils, des caméras super-8, des pellicules et fournit le monde du cinéma et les professionnels de l’image. Elle est le leader incontesté d’un marché qui représentait plus de $40 milliards, elle a même inventé la photo numérique en 1975.

Alors pourquoi cette société n’a-t-elle pas su opérer sa propre transition digitale ? Parce qu’elle aurait dû renoncer à une activité, qui représentait 82% de son bénéfice : le développement de films. Alors que Kodak perdait de l’argent sur chaque appareil vendu (numérique et traditionnel), elle récupérait sa mise sur le développement. Le développement d’un film super-8 de 3.30mn lui rapportait $12 pièce. Kodak était en réalité un immense laboratoire de développement, qui développait 70% des photos prises sur les appareils de sa marque et qui équipait entièrement les photographes qui souhaitaient développer leurs films eux-mêmes. Alors, changer pour le numérique aurait signifié renoncer à ce qui faisait la vie et la santé de l’entreprise.

Il en va de même pour les énergies fossiles. Sans elles nous devrions renoncer à tout ce qui fait notre mode de vie et – pire – sans agriculture mécanisée, sans pesticides et sans engrais à base d’hydrocarbure, nous ne pourrions pas nourrir 8 milliards d’Humains. Nous sommes donc liés aux hydrocarbures, comme Kodak l’était avec le développement de films.

« Le syndrome Kodak » illustre la notion de rupture technologique. Lorsqu’une telle rupture intervient, nous savons que les leaders de demain ne sont pas les leaders d’hier, qui auraient pu adapter leurs procédures, leurs modèles économiques et leurs technologies. Les leaders du nouveau monde sont de nouveaux arrivants, qui n’ont rien à perdre, et qui ne sont pas bloqués dans leurs initiatives par la jouissance d’une rente. En stratégie d’entreprise, on parle de « l’incumbent’s dilemma ».

C’est la situation dans laquelle se trouve l’Humanité : elle ne peut renoncer à sa rente pour autre chose, et elle ne le peut pour des raisons physiques, nous sommes trop nombreux pour nous contenter d’agriculture biologique, d’éoliennes ou de panneaux solaires.

Dans une telle situation, qui sont les disrupteurs ? Et bien, ce sont les autres espèces, celles pour qui les nouvelles conditions issues du réchauffement constituent une opportunité ou, pour le moins, une situation négative moins impactante. Ces espèces sont probablement de petite taille (elles ont peu de besoins métaboliques) et elles peuvent se développer et se reproduire avec des quantités d’eau réduites.

Le réchauffement climatique peut également résoudre une énigme, apparue avec le triomphe de l’économie industrielle.

Les sociétés modernes prennent soin des personnes inadaptées et, quelque soit son apparence ou ses moyens, chacun peu trouver un partenaire, se reproduire et transmettre ses gènes. Il en résulte que l’Humanité, outre qu’elle est représentée par une démographie de 8 milliards d’individus, montre une diversité phénotypique unique dans le règne animal. Du fait de la pression sélective, les lions, les hyènes, les oiseaux et tous les animaux sauvages ont peu ou prou la même taille ou le même poids, dès l’instant qu’ils font partie de la même sous-espèce. Chez les Humains, le phénotype peut s’exprimer très librement, du fait du mode de vie, de la sécurité et de la disponibilité alimentaire.

Dès lors, on pouvait se demander si la pression sélective, et donc l’Evolution, s’appliquaient encore à notre espèce. La perspective du réchauffement climatique pourrait bien rendre à l’Evolution les droits et la fonction, que la société moderne lui avait (momentanément) ravies.

Ce concept de syndrome Kodak consiste à établir un parallèle entre la situation du monde en 2020 et l’apparition d’une rupture technologique. Mais au lieu de parler de rupture, nous aurions pu évoquer l’existence une bulle spéculative, en comparant le succès de l’Humanité avec l’affluence de richesses, qui caractérise une bulle (par exemple la bulle Internet, qui a canalisé vers les startups d’immenses moyens entre 1997 et 2000). L’exploitation du charbon, puis du pétrole et enfin du gaz aurait donc créé une bulle, l’Humanité actuelle avec ses 8 milliards d’individus. Cette image est plus favorable parce que, dans le cadre d’une bulle, il y a un atterrissage. On ne meurt pas forcément (comme Kodak), mais on est forcément beaucoup moins nombreux.

Quelle image est la bonne ? Aucune des deux ? Le problème est que le réchauffement crée ce que les Américains appellent un « quandary » : si on continue, on va vers la catastrophe, mais si on arrête, on ne peut plus nourrir l’Humanité. Et c’est bien cela qui permet de trancher. La fin des énergies fossiles est bien une rupture technologique, et nous sommes bien les « incumbents ». Nous avons profité d’une technologie que nous avons inventée, et qui nous a permis d’être ce que nous sommes. Or, les technologies qui suivent ne permettent pas de maintenir le même niveau d’activité, alors nous devons choisir : soit nous continuons dans la rente, tant que nous pouvons, mais nous savons qu’elle est condamnée, soit nous brûlons nos vaisseaux pour d’autres, qui sont moins vastes, moins puissants, mais qui continueront à nous maintenir sur l’eau.

Quel choix allons-nous faire ?

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