Que peut dire un archéologue sur les Indo-européens ?

71

Vendredi 7 juin s’est tenue la Nuit des Sciences et des Lettres à l’Ecole Normale Supérieure. Ce fut une expérience à la fois agréable et inhabituelle ; inhabituelle parce que le choix des organisateurs a consisté à privilégier, ou plutôt à ne pas renoncer, à l’esprit d’ouverture et de liberté qui caractérisait les évènements artistiques et culturels avant la crise sécuritaire. On ne s’inscrit pas, on vient comme on est, on peut participer aux conférences de son choix, on est libre de partir et de revenir sans être filtré, et le public témoignait d’une grande diversité, en termes d’âge, de style, de sociologie. Puisse cet état d’esprit continuer et en inspirer d’autres.

J’ai eu le plaisir d’assister à la conférence de Jean-Paul Demoule sur les Indo-européens, sur le thème : quelles sont les origines des Indo-européens et a-t-il existé un peuple originel, qui parlait la langue ancestrale de toutes les populations actuelles de la grande famille des langues indo-européennes ?

Cette question peut sembler triviale : si les langues indo-européennes dérivent les unes des autres, il a probablement existé une langue première et cette langue devait être parlée par une population. Mais, Jean-Paul Demoule, qui est archéologue, a longtemps hésité à considérer l’existence d’une population indo-européenne originelle, et sa motivation est clairement liée à l’exploitation de la théorie indo-européenne par les mouvements d’extrême droite, au premier rang desquels le national-socialisme. Dans sa conférence, Jean-Paul Demoule a passé une bonne quinzaine de minutes à citer les différents ouvrages et publications, consacrés à la question par des groupes extrémistes. Outre que ce quart d’heure aurait été mieux utilisé à exposer des travaux de recherche plutôt que des délires de personnes intellectuellement dérangées, Jean-Paul Demoule prétend lutter contre une idéologie par une autre idéologie.

Or, l’idéologie n’a rien à faire en sciences. Si Jean-Paul Demoule voulait à tout prix lutter contre des groupuscules à l’audience microcosmique, il lui aurait suffi de faire un exposé scientifique.

Seulement voilà, l’archéologie, qui travaille sur une production matérielle et éventuellement des rituels, a-t-elle quelque chose à dire sur les Indo-européens ? La théorie indo-européenne est particulièrement solide, mais elle est une théorie linguistique et non une théorie historique. En ce sens, elle ne peut rien dire sur l’origine ethnique des populations passées, qui n’ont pas laissé de traces écrites. Rien sur les poteries, les ossements, les foyers laissés par les civilisations anciennes ne renseigne sur la langue qu’ils parlaient.

On ne sait rien de l’origine des Rubanés qui ont occupé toute une partie de l’Europe de -5500 à -4700, rien non plus sur la brillante civilisation de l’Indus, on ne peut non plus connaître avec certitude l’origine de plusieurs civilisations contemporaines de l’écriture, telles que les Minoens, les Etrusques ou les Ibères et on n’est même pas sûrs à 100% que les Belges étaient bien des Celtes ou les Macédoniens des Grecs. Alors à fortiori, on ne peut tracer l’origine des Indo-européens ni identifier un foyer unique d’où seraient partis les premiers locuteurs, qui ont produit une population de pratiquement 2 milliards d’individus, dont la culture et les modes de vie sont très diversifiés.

La théorie indo-européenne est contiguë à la linguistique ; on peut tenter de reconstituer une langue originelle, mais on ne peut en tirer aucune conclusion ni sur le lieu où cette population vivait, ni sur son mode de vie, ni sur les causes de son dynamisme démographique, qui l’ont conduit à se répandre en Asie et en Europe.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here