La fin de l’Humanité est-elle une tragédie grecque ?

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Dans les Troyennes d’Euripide, Cassandre est la grande prêtresse d’Apollon, protecteur de la cité de Troie. S’étant refusée au dieu, Apollon lui donne le privilège de prédire l’avenir, mais aussi la malédiction de n’être jamais crue. Les Troyennes est une pièce entièrement féminine, où les femmes attendent les décisions des Grecs alors que leurs époux sont vaincus. Le dynamique du drame réside entièrement dans le constat du désastre et l’attente de l’issue, qui ne peut être que négative.

Dans les Perses, Eschyle donne la parole au conseil des anciens, gardiens de l’empire, qui attendent le messager, qui doit les informer de la victoire ou de la défaite. Le messager se présente dans les 15 premières minutes de la pièce et il décrit l’ampleur de la défaite. Toute la pièce consiste alors à constater la catastrophe.

Dans la tragédie grecque, tout le monde est convié au spectacle : les citoyens bien sûr, mais aussi les femmes, les enfants, les esclaves. Les portes du théâtre ne sont fermées à personne, chacun doit connaître les conséquences de la défaite ou les méfaits du destin. Une grande partie des œuvres est d’ailleurs dédiée à la Guerre de Troie et à la famille des Atrides, dont le sort recouvre l’assassinat, l’inceste et le parricide. Aucun thème, aucune histoire n’est inconnue du public et chacun est conscient de l’issue. Il n’y a jamais de suspens ou de rebondissement, l’intensité dramatique réside précisément dans la connaissance du drame final, et elle est amplifiée par les chants du chœur antique.

Comme les héros de Sophocle, d’Eschyle ou d’Euripide, nous voyons progressivement se dessiner l’issue de notre histoire collective. Qui peut penser que nous pourrons maintenir nos économies sans les énergies fossiles, ni nourrir 8 milliards d’Humains sans pétrole, sans pesticide et sans cette agriculture extensive qui détruit les insectes ou les oiseaux ? Qui peut penser qu’il restera un seul mètre carré disponible pour la vie sauvage ou que le réchauffement va se stabiliser, lorsque la toute dernière étude, réalisée par le pétrolier BP, montre que les émissions globales de CO2 ont encore augmenté de 2% en 2018 ?

Sommes-nous pour autant dans la situation des Perses ou des Troyens, condamnés à accepter leur destin ? Nous serions plutôt dans celle des Grecs après la prise de Troie. Ayant vaincu Hector et ses guerriers, les Grecs se livrent au pillage de la cité, ils tuent femmes, enfants, vieillard et ne laissent âme qui vivent. Pour les dieux, cette violence n’était pas justifiée, les Grecs se sont livrés à l’hubris et ils doivent être sanctionnés. D’où la mort d’Agamemnon empoisonné par son épouse Clytemnestre ou la longue errance d’Ulysse.

Notre hubris à nous, peuples du XXIème siècle, c’est l’ivresse de consommation. Nous n’avons pas tué nos ennemis, mais nous avons transformé tout ce qui existe en jouissance : l’énergie, la matière, les forêts, les océans… La sanction des dieux est désormais inévitable. D’autant que dans notre jouissance, nous nous sommes habitués au confort et à la sécurité, nous sommes devenus étranger au tragique de la vie. La violence, les guerres civiles, les maladies se sont éloignées de nous, or elles baignaient l’âme des Grecs. Des guerres médiques à la guerre du Péloponnèse, en passant par la peste d’Athènes, la mort était un commensal dont on savait qu’il viendrait réclamer son dû.

La différence entre une tragédie antique et la réalité actuelle est que la pièce n’est pas écrite, nous ne savons pas quelle sera l’issue et, du moins en théorie, nous pouvons agir et en modifier le dénouement. Nous avons cependant l’impression que des forces surnaturelles sont en action : comme Cassandre, nous sommes conscients de la situation, mais rien ne semble changer. Les avions continuent de voler, les voitures de circuler dans toutes les directions et les forêts tropicales reculent chaque années d’une surface équivalente à celle du Venezuela. Espérons que nous serons suffisamment sages et politiquement actifs pour faire en sorte que la guerre de Troie n’aie pas lieu.

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